Homélie du 3e dimanche du T.P. - 30 avril 2017

Le ressuscité en quête de la foi des pèlerins

par

fr. Renaud Silly

Il y a une quinzaine de jours, frères et sœurs, beaucoup d’entre vous se trouvaient dans cette église pour célébrer la vigile de Pâques. Tout dans cette liturgie rappelait le jaillissement inattendu mais tant espéré de la lumière : la flamme du feu pascal déchirait l’obscurité de la nuit ; dans l’église convertie pour un jour en lieu de sépulture du Seigneur, plongée dans l’obscurité la plus profonde, vous entriez à la seule lumière du cierge pascal. Vous célébriez ensuite cet évangile de la Création où Dieu enveloppe toute son œuvre dans la lumière primordiale (Gn 1, 2). Cette primauté de la lumière sur les ténèbres convient au plus haut point à la première annonce de la résurrection. Car il n’y a de ténèbres que là où la lumière fait défaut ; le mal n’existe qu’en parasitant le bien. On est aveugle non parce que l’on ne jouirait pas de la vue – les méduses ou les étoiles de mer s’en passent – mais parce que l’on en est privé. Point ici de yin et de yang, de coïncidence des opposés, de jeu à somme nulle, de vie des uns qui s’achète aux dépens de la mort des autres. Point ici de cette mécanique d’airain ou « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Le Christ ressuscite : Dieu fait toute chose nouvelle. Plus rien n’atteindra son humanité glorifiée. Le paradis est rouvert pour toujours, le caractère cyclique du temps s’efface devant une ascension spirituelle dont le terme est la vie bienheureuse auprès du Seigneur et de tous les saints. Ce projet n’est pas le nôtre, mais celui de Dieu. Il y a une forme d’humilité à l’accueillir dans la joie, tel que Dieu le présente à notre foi, sans poser de questions appelant des réponses qui nous dépassent. Recevoir cette annonce dans l’exultation, c’est notre façon d’être retenu et obéissant devant le mystère de la puissance divine qui nous dépasse.

Aujourd’hui, nous entendons un autre évangile de la résurrection. Mais ici, le jour, au lieu de grandir, tend à décliner. L’évènement a déjà eu lieu ; les saintes femmes ont vu le tombeau vide, l’ange a livré son message ; l’essentiel est fait, pourrait-on dire ! Tout est accompli, et d’une certaine façon, rien n’est accompli tant que Jésus n’a pas eu l’occasion de partager sa joie pascale avec les siens.
La résurrection du Seigneur reproduit le déploiement sans effort de la puissance de Dieu où il lui suffit de dire et cela existe. Mais l’évangile des disciples d’Emmaüs nous signifie le prix que Dieu met à la foi par laquelle nous lui donnons notre acquiescement. Jésus rencontre les pèlerins sur la route : que de détours il a fait pour chercher la brebis perdue ! N’a-t-il pas fait un dernier crochet pour aller chercher le bon larron, monter sur la croix étant le seul moyen d’atteindre celui-là ? Il ne cesse de parcourir la route pour aller chercher ceux qui s’éloignent de lui. Les disciples croient Jésus mort, et traînent au hasard une vie désormais sans but. Au samedi saint, un froid indescriptible a envahi leur cœur et leurs membres. Les morts, c’est eux, mais ils ne le savent pas encore.

Se déroulant au crépuscule, dans un demi-jour, le miracle d’Emmaüs ne le cède en rien à celui de la nuit qui précède. Songez à l’état de leur cœur où les événements des derniers jours ont anéanti la foi naissante semée en eux par la prédication du Christ. Sa mémoire subsistait en eux comme un souvenir empreint d’une nostalgie douloureuse, alourdi d’une immense déception ; une immense occasion avait été perdue, qui ne se représenterait pas de sitôt. Ils n’ont même pas la consolation d’avoir été vaincu à la loyale. L’ardeur du combat atténue l’amertume de la défaite ; mais le Christ ne leur a même pas laissé cela. Dans sa Passion, ils n’ont eu aucune occasion de manifester leur courage. Il leur a fait rengainer le glaive et n’a combattu lui-même qu’avec des armes purement spirituelles, ce qu’ils ne pouvaient comprendre. Peut-être se disent-ils en eux-mêmes : « La prochaine fois, nous serons moins crédules ! Nous ne donnerons pas notre confiance au premier venu ! » Est-il cœur plus dur que celui qui sait avoir été dupé ? en est-il un moins disposé à se donner ?
Cet évangile est un chef d’œuvre de germination de la foi authentiquement pascale. Celle dont le motif est entièrement théologal, dans le témoignage intérieur de l’Esprit-Saint.
Pour réveiller la foi dans ces cœurs racornis et endurcis, Jésus les laisse parler. Leur discours fournit un excellent résumé de tout l’Évangile : prédication du Christ puissante par ses actes et ses paroles ; Passion à cause de la calomnie des princes de son peuple ; message pascal reçu des saintes femmes ; ces deux disciples continuent encore à colporter un message qui les dépasse. Mais s’il semble ne rien subsister en eux, il y a toujours un peu de mémoire par où Dieu peut les rattraper. Comme il sauve la Samaritaine non en lui promettant l’eau vive, mais en commençant à lui demander à boire, lui qui a tout à lui apporter et elle si peu. Ces bribes de mémoire qui subsistent chez les pèlerins, ce sont les pains et les poissons qu’apportent les disciples à la multiplication : le Christ va les transformer en souvenir vivant de sa présence, qui se perpétue jusqu’à nous dans le pain eucharistique.

Jésus fait mine de les quitter et de partir. Ce moment dramatique ouvre l’accession des disciples à la foi pascale : lorsque Jésus fait semblant de partir, c’est toute leur vie qui se joue. Laisser partir l’inconnu, c’est rompre définitivement avec l’espérance qui avait enflammé leur cœur ; c’est éteindre la braise qui fume encore ; c’est partir vers une vie d’errance, sans but et sans terme ; à ce moment, ils ont le choix : ou bien que toute cette aventure a été au mieux une expérience de jeunesse qui a formé leur caractère mais sur laquelle il faut tirer un trait pour passer à l’âge adulte ; ou bien il faut s’en remettre à un inconnu et avancer avec lui sur un chemin d’ombres et de lumière. Tout dépend de l’attitude qu’ils vont adopter envers l’inconnu : c’est là, à la croisée des chemins, que va se jouer, non seulement leur vie sur terre, mais encore leur vie éternelle… « Reste avec nous, Seigneur, car déjà le jour baisse. »

Les disciples le reconnaissent à la fraction du pain. Sans la mémoire inchoative qu’ils portent en eux, sans l’enseignement que le Christ vient de leur dispenser, la fraction du pain n’aurait pas suffi. Mais à l’inverse, l’enseignement ne débouche sur la reconnaissance que s’il s’accompagne du geste. Le Verbe tend à s’incarner. La Parole de Dieu ne descend pas sur terre sans y produire son effet. Le geste du corps livré nous certifie que cet idéal n’est pas déconnecté de la réalité. Que la résurrection est tout sauf une fantasmagorie illusoire, mais une puissance de transformation de nos corps dès maintenant.

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