Homélie du Jour de Pâques - 4 avril 1999

« Résurrection du Christ, levier du monde »

par

fr. Benoît-Dominique de La Soujeole

Christ est ressuscité!

        Voilà ce vers quoi tout l’Ancien Testament converge et ce que tout le Nouveau Testament réalise et entend communiquer jusqu’à la fin des siècles. C’est le point central de l’histoire. Chez les païens, quand Archimède disait: «Donnez-moi un point d’appui, et je vous soulèverai le monde», il cherchait sans le savoir la résurrection du Christ. Quand Job, au fond de la douleur proclamait dans un sursaut – «Je sais que mon Rédempteur est vivant» (Job 19,25), il prophétisait la résurrection du Christ. Dans l’attente d’Israël avait résonné l’annonce du rédempteur à venir, c’est-à-dire du Ressuscité. L’Évangile selon s. Jean qui vient d’être proclamé, rapporte ce fait de la résurrection avec une sobriété extrême: le tombeau de Jésus est vide, non parce qu’on aurait volé le cadavre, mais parce que Jésus est ressuscité.

        Mais ce n’est peut-être pas assez dire. Car, après tout, Lazare, la fille de Jaïre, le fils de la veuve de Naïm eux aussi ont été ressuscités. Mais la résurrection du Christ a quelque chose d’unique. Et les récits évangéliques nous mettent sur la voie du mystère par plusieurs précisions. Ils nous disent que le ressuscité est bien le même que celui qui a été crucifié, et pourtant il n’est plus totalement le même. Il se manifeste en disant «c’est moi» (Lc 24,39); il montre ses mains, ses pieds et son côté qui portent la marque de ses souffrances (Lc 24,40). Mais pourtant ses familiers ne le reconnaissent pas, que ce soit Marie-Madeleine ou les disciples d’Emmaüs qui peuvent marcher un jour durant avec lui sans le reconnaître. De plus il passe les murs et les portes closes, il apparaît et disparaît…

        La grande différence, est que le Christ ressuscité ne meurt plus (Rm 6,9). Il est revêtu d’une humanité désormais pleinement glorifiée: la plénitude de grâce qu’il possède depuis sa conception dans le sein de Marie peut maintenant se manifester et s’épancher sans aucune limite. Il sera présent à tous les lieux et à toutes les époques. La résurrection apparaît ainsi comme la libération, dans l’humanité du Christ, de toute sa puissance de salut. L’eau vive contenue dans la source de son cœur peut désormais couler abondamment. Bien plus que la simple réanimation d’un cadavre, ce qu’étaient les précédentes résurrections qui ne furent qu’une annonce, qu’un signe de celle du Christ, la résurrection de Jésus est la prise de possession de son trône sur lequel il exerce un règne universel d’amour et de paix.

Et c’est pourquoi l’Évangile précise bien des choses a priori déroutantes .

– Ses familiers ne le reconnaissent pas? C’est parce qu’ils n’avaient pas encore reçu la foi qui seule permet de reconnaître la vocation et la puissance universelles du Maître.

– Il passe les murs et les portes? Il apparaît et disparaît? Mais c’est parce qu’il est libéré de tout ce qui pourrait le confiner à quelques-uns puisqu’Il est ressuscité pour tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux. Désormais l’histoire qui nous sépare encore de son retour glorieux sera l’histoire de la résurrection de tous les hommes dans le Christ.

Il faut noter une précision importante qui donne le ton général de cette résurrection unique: Jésus qui a souffert et est mort publiquement, aux yeux de tous, ressuscite dans le secret et ne se manifeste qu’épisodiquement qu’à quelques-uns. C’est dire clairement que la résurrection n’est pas une revanche sur ceux qui l’avaient, un moment, réduit à néant. Ce n’est pas le triomphe du héros, c’est le dernier mot de l’amour qui fait reculer même la mort! Et c’est là que la résurrection du Christ éclaire toute notre vie chrétienne. Le Christ dès lors ne va pas cesser de visiter tous nos tombeaux pour en faire surgir la vie. C’est là qu’est notre résurrection, comparable à celle du Christ et non à celle de Lazare. Et c’est de notre baptême qu’il s’agit.

        Par le baptême nous avons été plongé dans la mort pour être ressuscité par le Christ, vivre de sa vie éternelle dès maintenant. Plus encore qu’une naissance spirituelle, le baptême est une Pâque spirituelle. Il est une mort à ce monde – et qui peut être douloureuse car il entraîne une renonciation radicale à ce monde – pour une résurrection à la vie de Dieu. La vraie vie, la vraie force, la vraie joie, la vraie paix ne peuvent se trouver que par et dans ce passage de la mort à ce monde à la vie de Dieu. Et il se peut bien que vivant désormais de cette vie, bien de nos proches ne nous reconnaissent pas, que nous aurons à traverser bien des murs d’incompréhension et des portes closes par la peur.

        La résurrection nous apparaît d’abord comme le centre de l’histoire et le point d’appui pour soulever le monde. Mais, bien plus, elle est la vraie histoire et inaugure le vrai monde. Elle se répète, bien plus elle se communique à nous tous pour être la vraie vie de l’homme. La Pâque de la Tête est la Pâque de tout le corps. C’est ainsi toute notre vie qui non seulement témoigne de la résurrection du Christ, mais qui constitue la résurrection de son Corps qui est 1’Eglise. Et cette lumière qui se lève sur un monde encore douloureux n’aura pas de couchant. Si le Christ ressuscité ne meurt plus, alors nous aussi, ressuscités dans le Christ, nous ne pouvons plus mourir et par toute notre vie nous sommes appelés à porter l’espérance du monde.

C’est là notre vocation, c’est là notre joie.