Homélie du 32e Dimanche du T.O. - 10 novembre 2019

Dieu des vivants

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Jésus était entré à Jérusalem acclamé par la foule qui criait : « Hosanna au Fils de David. » Au terme de cette entrée spectaculaire, Jésus était entré dans le Temple ; il avait chassé les vendeurs et demandé du respect pour ce lieu saint. Les prêtres le prirent en aversion, car il les privait de leurs ressources. Ensuite, Jésus enseignait dans le Temple ; il fut mis en examen par les grands prêtres que l’on appelait Sadducéens du nom du fondateur de cette dynastie sacerdotale. Ces hommes de Loi lui présentèrent un cas sur un thème débattu alors entre Juifs : la résurrection des morts. Les prêtres ne croyaient pas à la résurrection ; pour se justifier, ils s’appuyaient sur la Loi (Torah). Ils constataient que le mot « résurrection » n’était pas dans ce texte dicté par Dieu à Moïse. Jésus leur répond en allant au cœur de la Torah : le passage où Dieu révèle son nom à Moïse. Dieu se présente et déclare à Moïse : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. » C’est au présent. Au moment où Dieu parle à Moïse, il y a une relation entre lui et les patriarches. Au présent ! Or ces patriarches sont morts depuis plus de trois cents ans ! Comme Dieu parle juste, si le verbe qu’il emploie est au présent c’est que la relation est actuelle — sinon Dieu aurait dit à Moïse : « J’ai été [voici trois siècles] le Dieu d’Abraham… » Dieu ne fait pas de fautes de grammaire : s’il dit « je suis » et pas « j’ai été », c’est qu’Abraham, Isaac et Jacob sont vivants ; ils n’ont pas été néantisés à leur décès. Où sont-ils ? Avec lui — au-delà de notre espace-temps — ce que désigne symboliquement le mot « ciel ». Ils sont avec lui, dans la lumière ! Si cela est vrai des Pères dans la foi, cela vaut aussi pour tous ceux qui sont en relation avec Dieu. Pour eux la mort n’est pas un point final ; c’est un passage, un « trépas » comme on dit en bon français. Trépasser : passer sur l’autre rive dans l’amitié de Dieu et dans sa lumière !

Si Jésus prend en flagrant délit les gardiens de la Loi de ne pas savoir lire, il fait plus. Il montre que leur faute de lecture repose sur une perversion dans leur cœur qui argue de la fidélité à la Loi. La preuve est donnée par l’histoire que ces hommes ont inventée et qu’ils prennent plaisir à raconter. Voici donc une femme. On ne lui demande pas son avis pour la marier sept fois — on applique la Loi ! Pire, sept fois avec sept frères ! Qui ne voit que cette femme est réduite à être un objet pour la reproduction de la tribu en lui donnant un fils aîné ? C’est une esclave — son corps est livré ; il passe d’homme à homme, au mépris de toute dignité humaine. La négation de la résurrection par les gardiens du Temple est liée à ce mépris de la femme réduite à sa fonction reproductrice — la malédiction d’Ève leur est un bon prétexte pour le justifier, selon leur lecture fondamentaliste des Écritures. Jésus leur dit qu’il y a autre chose ! Il nous dit qu’il y a en toute femme plus que des fonctions biologiques. En tout être humain, il y a une part qui est d’un autre ordre — ce que l’on appelle l’âme ou l’esprit — qui transcende la mortalité biologique et notre espace-temps : une présence d’éternité.

Entre les propos dogmatiques des prêtres de Jérusalem et leur vision méprisante de la condition des femmes, il y a un lien structurel. Pour cette raison, notre foi en la résurrection n’est pas séparée de notre vie ; elle fonde notre mission de témoin de l’Évangile. Nous y faisons face — avec patience et discrétion, mais résolument. Quelques exemples.
Faire face à la mentalité scientiste qui ne voit en l’humain que des machines perfectionnées — pour cette raison tous les ans il y a dans notre couvent des conférences pour traiter de ces questions nées de la science — cette année nous parlerons de l’IA (intelligence artificielle).
Un autre « lieu théologique » est l’art : en effet, la tradition chrétienne a développé un trésor. L’art permet en effet de passer du sensible, du visible et du charnel à ce qui est au-delà : l’âme et l’esprit qui passent la frontière de la mort. Des conférences sur l’art le montrent.
Un autre lieu plus large est celui du mariage qui transcende les intérêts familiaux pour être le lieu de la reconnaissance, de la tendresse, du respect, de la confiance et de la foi partagée. Cela ne dispense en rien de la difficulté de vivre, mais en fait le lieu d’une présence qui s’épanouira dans la résurrection. On le voit dans les mouvements de spiritualité conjugale et dans les sessions de préparation au mariage.
Mais encore, la parole de Jésus concerne chacun de nous. Dieu n’est pas seulement le Dieu des Pères (Abraham, Isaac et Jacob) ; il est notre Dieu. Le Dieu de chacun de nous. La relation personnelle que nous avons avec lui se poursuivra au-delà de la mort corporelle ; elle nous fait participer dès maintenant à sa vie.
Dieu dit à Moïse : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Il dit maintenant : « Je suis ton Dieu. »