Homélie du Sainte Famille - 31 décembre 2017

Sainte famille : aimer dans les difficultés

par

fr. Ludvik Grundman

En quoi la sainte Famille est-elle un exemple pour nous ? Elle l’est dans notre façon d’aimer, d’aimer dans les difficultés — et des difficultés, il n’en a pas manqué à la sainte Famille !

D’abord les difficultés communes à ce couple inédit que formaient Joseph et Marie. Aujourd’hui certains sont surpris de voir des familles nombreuses ; à l’époque, au contraire c’était une règle pour les juifs pieux. Que Marie et Joseph n’eurent pas d’autres enfants que Jésus, c’est une vérité de foi. C’était la volonté de Dieu, et non pas d’abord un choix du couple. Joseph et Marie pouvaient très bien aspirer à avoir une grande famille, mais Dieu n’en a pas voulu ainsi. L’enfant, les enfants, sont toujours un don de Dieu, un don qu’on ne peut pas exiger. Puis il y avait le regard des autres. Déjà n’avoir qu’un seul enfant devait suffire à se faire remarquer, mais en plus, toute cette histoire — on ne peut plus singulière — d’Esprit Saint et de conception virginale, il n’est pas sûr que tout l’entourage de la sainte Famille y ait cru aussi fermement que nous. Des rumeurs de toute sorte ne devaient pas manquer. Aussi bien Marie que Joseph pouvaient en être les victimes. Cela nous invite à la plus grande prudence en ce qui concerne notre regard sur les familles des autres. Que peut ressentir un couple infécond qui, en plus de cette souffrance, doit affronter des remarques indélicates. En tout cela Marie et Joseph ont dû être certainement très unis. Restent les difficultés propres à chacun d’eux.

D’abord pour Joseph. Un descendant de la lignée royale, ne l’oublions pas. Et qui ne peut procurer à sa femme et à son enfant même le minimum qu’on attend d’un père de famille : une maison et la sécurité. Joseph, descendant de Salomon, qui a construit le Temple pour Dieu, n’a même pas réussi à avoir mieux qu’une étable pour sa femme lorsqu’elle devait accoucher. Lui, descendant du brave guerrier David, a dû fuir devant les soldats d’Hérode… Un vagabond, réfugié ! comme il a dû se sentir pauvre devant sa femme, devant son enfant à qui il ne pouvait apprendre qu’un métier assez modeste. L’Écriture ne loue qu’une seule qualité de Joseph, mais la qualité fondamentale : sa justice. La justice, voilà une qualité absolument nécessaire à un père de famille, bien plus nécessaire qu’un bon statut social ou une grande capacité à gagner de l’argent.

Puis il y a Marie. Elle est Mère de Dieu fait homme. Nous y voyons surtout la gloire, mais c’est d’abord une rude tâche, qui la dépasse nécessairement, comme Dieu dépasse l’homme. Et Marie se trouvera souvent dépassée par son fils. Son fils qu’elle ne comprend pas, lorsqu’il enseigne les docteurs au Temple. Son fils qui ne semble pas la connaître et reconnaître, ni à Cana (Jn 2, 4) ni lorsqu’elle cherche à le voir (Mc 3, 32-33). Elle est immaculée, sans péché, mais pas omnisciente. Au contraire, son cœur devait souffrir d’autant plus qu’il était parfaitement pur de toutes ces incompréhensions. Elle a souffert pour elle-même, mais elle a davantage souffert pour son fils. Chaque mère veut ce qu’il y a de mieux pour son enfant ; or, il n’y a rien de pire pour Dieu que d’être homme. La chair que le Verbe a reçue de la Vierge Marie était pour lui source de souffrances et de mort. Lui, la Vie, le saint immortel, ne pouvait mourir que parce que la Vierge Marie l’avait mis au monde (cf. Louis Chardon, La Croix de Jésus). En plus, comme homme il a choisi le métier le plus ingrat et dangereux. Messie, cela veut dire, concrètement : pas d’enfant (donc pas de petits-enfants pour Marie), pas de domicile fixe, une reconnaissance sociale plutôt instable, et surtout, à la fin, la mort ignominieuse sur la croix. Une double leçon à tirer pour les mères de famille. D’abord si même la Sainte Vierge a fait souffrir son fils, il est inévitable que toutes les mères, elles aussi, fassent souffrir leurs enfants, qu’elles le veuillent ou non. Ensuite, leurs enfants, tous hommes qu’ils soient, sont également des fils adoptifs de Dieu, et il y a forcément quelque chose de cette intimité qu’ils ont avec leur Père céleste qui échappe inévitablement aux mères.

Un charpentier fuyant, une veuve sans enfants ni petits-enfants, un condamné à mort… voilà la sainte Famille. Son histoire commence par une grossesse imprévue, et elle se termine sur la croix. Qui parmi nous, frères et sœurs, aurait envie d’imiter une famille pareille ? Et pourtant c’est à cela que nous invite la fête d’aujourd’hui. Aujourd’hui, quand la famille nous semble attaquée de tout part, contemplons la famille de Nazareth, hébergée dans une étable, pourchassée par les puissants de ce monde, vivant dans des conditions précaires… Et imitons cette famille si aimante : aimante dans les difficultés, aimante depuis Nazareth jusqu’au Calvaire.