Homélie du 3e Dimanche du T.C. - 19 mars 2017

La samaritaine, ou le désir sauvé de son égarement

par

fr. Jean-Miguel Garrigues

Regardons-la bien, la Samaritaine, car cette femme nous ressemble et nous représente. Elle manifeste bien des traits de la superficialité. Elle se montre conventionnelle, dès les premiers mots échangés avec Jésus, en s’étonnant de ce que celui-ci lui demande à boire, alors que les Juifs et les Samaritains ne se fréquentent pas. Quand Jésus lui répond en lui promettant l’eau vive, elle comprend au premier niveau, le plus terre-à-terre : « Donne-moi de cette eau afin que je n’aie plus jamais soif et ne vienne plus ici pour puiser ». Alors Jésus patiemment, car c’est pour venir à elle qu’il s’est fatigué sur le chemin, la traque dans les coins et les recoins de ses faux-fuyants, jusqu’à la rejoindre dans sa blessure. « Je n’ai pas de mari », finit-elle par avouer. Et Jésus lui dit : « Tu as eu cinq maris et celui avec lequel tu es maintenant n’est pas ton mari. Là tu dis vrai ». Alors qu’à ces mots elle vient de reconnaître que Jésus est un prophète, elle s’échappe de nouveau en fuyant dans la plus redoutable des superficialités : la mondanité spirituelle. « Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous dites que c’est à Jérusalem qu’il faut adorer ». Comme dans certains dîners on discute des deux formes liturgiques de la messe entre la poire et le fromage.

Sous son bavardage superficiel, cette femme cache un cœur partagé : elle s’est attachée à l’un puis à l’autre sans être jamais l’épouse de l’un d’eux. Ce n’est pourtant pas une pécheresse publique comme la femme adultère ou la femme qui vient arroser de ses larmes les pieds du Christ. Elle, elle a fait ses petites affaires, sans sortir d’une certaine respectabilité. Mais son mal est à l’intérieur d’elle-même. Or c’est à cette femme, dont le désir a été si éparpillé, si galvaudé, que Jésus va révéler l’adoration en esprit et en vérité. C’est son cœur qu’il est en train de libérer de son égarement pour faire d’elle une vraie adoratrice.

Cette femme est une Samaritaine. Or les Samaritains n’étaient ni vraiment juifs ni vraiment païens : ni chair ni poisson. Ils professaient adorer le Dieu d’Israël, mais en même temps ils avaient un certain nombre d’idoles provenant de peuplades païennes déportées dans la région par les Assyriens après la chute du royaume du Nord. Les cinq maris de la Samaritaine, disent les biblistes, signifient cinq divinités des populations païennes qui s’étaient mélangées aux juifs et à leur culte. Or ces baals sont autant de faux maris qui rendent jaloux le Seigneur. Les Samaritains incarnaient un mélange corrupteur de judaïsme et de paganisme.

La Samaritaine nous ressemble et nous représente. S’il y a quelque chose de typique dans notre monde postchrétien, parce que déchristianisé, c’est son côté « samaritain ». On ne peut plus redevenir païen, dans la fraicheur de ce que ce mot comporte, mais on n’est plus vraiment chrétien. On se réfère encore au Dieu de Jésus-Christ, mais en même temps on rend culte à un certain nombre d’idoles, de fausses valeurs auxquelles on reste attaché. Dans ce mélange qui caractérise notre monde, nous avons un « cœur partagé » (Ps 118, 113), comme la Samaritaine. Or c’est pour cette femme que Jésus s’est fatigué. Elle n’est pourtant pas « quelqu’un de bien » (Rm 5, 7), comme disait saint Paul dans la première lecture. Oui, pour quelqu’un de bien on est prêt à donner sa vie, si l’on est héroïque, comme saint Maximilien Kolbe l’a fait pour un brave père de famille à Auschwitz. Pour un très grand pécheur on peut comprendre aussi que l’on se sacrifie : il est tombé si bas que sa misère appelle la miséricorde… Mais pour quelqu’un qui est dans un entre-deux, comme la Samaritaine — qui n’est pas une Marie-Madeleine que Jésus a délivrée de sept démons, ni le Bon Larron —, qui ne sait pas ce qu’elle veut car son désir est superficiel et éparpillé : si Jésus s’est fatigué jusqu’à donner sa vie pour elle, alors nous pouvons être sûrs que « l’espérance ne déçoit pas », comme disait saint Paul tout à l’heure.

Cela veut dire qu’il le fait aussi pour nous. Nous appartenons à un monde « samaritain » et, même si nous essayons de réagir, sa part idolâtre nous colle à la peau. Ce « cœur partagé », dont le Psaume nous dit qu’il faut le « haïr » — et Jésus hait le péché —, voici qu’il l’a aimé dans la Samaritaine, au point de se fatiguer pour le sauver de lui-même.

En ce troisième dimanche de Carême nous célébrons le premier « scrutin » de nos catéchumènes adultes qui seront baptisés à Pâques. Selon une très vieille tradition, pour pouvoir donner leur cœur au Christ, ils doivent discerner les idoles et les fausses valeurs auxquelles ils sont attachés. En accompagnant ces catéchumènes au long du Carême, nous avons à nous laisser rejoindre par le Christ dans son amour patient et exigeant, jusqu’au fond de notre cœur. Comme pour la Samaritaine, il nous appelle à donner à Dieu un cœur d’adorateur, un cœur d’épouse qui rend amour pour amour à son seul véritable Époux. Si le Christ s’est fatigué pour la Samaritaine, osons espérer que ce même regard est aujourd’hui posé sur nous.