Homélie du Veillée pascale - 26 mars 2016
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Hier, Vendredi saint, plusieurs femmes venues de Galilée ont soigneusement regardé le tombeau de Jésus, et « comment le corps avait été placé ». Nous apprenons en cette nuit que parmi elles se trouvait Marie la Magdaléenne dont le nom signifie «tour». Une tour de guet, veillant dans la nuit de la foi. Veilleur, où en est la nuit ? «Au poste de guet, Seigneur, je me tiens tout le jour. À mon poste de garde, je reste debout toute la nuit» (Is 21, 8).

Jésus était le Maître que Marie et tous les disciples avaient suivi depuis la Galilée. Il était le repère, le sens, le pourquoi, de leurs vies. Peut-on imaginer plus grand désarroi que celui de perdre un tel maître ? Un maître doux et humble de cœur, dont la sagesse «sait tout, comprend tout», qui les avait guéris, leur avait ouvert l’espérance du Royaume, qui captivait les foules ; qui avait ressuscité Lazare…
Quelle déroute !! Depuis le Golgotha, plus de boussole, plus de repère ; Jérusalem et ce monde sont vidés de tout leur sens. À quoi bon continuer ? Au lendemain de l’immolation des agneaux de la Pâque juive, Pierre et les dix autres se sont éclipsés. Au matin, les femmes sont comme des astres errants, des ombres hagardes, égarées dans les rues de Jérusalem.

On dit que les femmes n’ont pas le sens de l’orientation… ! C’est faux (au moins dans le cas présent). Car il semble que ces femmes disciples continuent de percevoir, dans la foi, le seul point d’espérance qui demeure : le corps du Maître, uni substantiellement à la seconde Personne de la Trinité, gisant au tombeau… «Tu ne peux laisser ton fidèle voir la corruption…» (Psaume 15). C’était tout le sens de leur démarche de ce matin : honorer le corps si vite mis au tombeau et ainsi se rattacher à lui à qui tout se rattache, «par qui tout a été fait».

Mais justement… voici que même son corps n’est plus là !

Jusqu’à la découverte de la pierre roulée il y avait de l’espoir ; à tout le moins l’espoir d’accomplir un travail de deuil.
Mais le point d’accroche d’espérance qui restait n’est plus. Le tombeau (en grec : mnémeion, c’est-à-dire, lieu de mémoire), perd son sens si même le corps inerte du bien-aimé Seigneur n’y demeure plus.

Pour seule consolation, voici deux hommes en habits éblouissants : ils invitent à une autre mémoire, celle de se ressouvenir tous les «dits» de Jésus ; ses annonces de la Passion et de la Résurrection. De fait, «elle se rappelèrent ses paroles». Ce ressouvenir, cette anamnèse (mémoire) est le miracle de cette nuit. En relisant les Écritures en cette veillée sainte, jaillit pour nous et les nouveaux baptisés la lumière de la foi, Vérité de Dieu attestée en Jésus-Christ, mort et ressuscité ! Tout est là. Pas plus. Pas moins.

Voilà ce que lèguent l’Évangile et l’Église à nos «deux saintes femmes» de cette nuit… Claire et Dominique ; oui, saintes elles le sont, lavées dans la Pâques du Christ Seigneur ! Leur héritage désormais est une anamnèse, une mémoire de paroles du Seigneur. Pas plus, pas moins… Avec elles nous aussi continuerons de «nous rappeler ses paroles»…
Dans nos cœurs de disciples, c’est la présence immense du Ressuscité, mémoire et Verbe, feu d’amour attestés au fond de nos vies. Comme Jésus est dans le Père, nous sommes en lui. «Tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi, et je suis glorifié en eux», disait-il (Jn 17, 10) : tel est le mystère de l’adoption filiale qui nous est conféré par le baptême ! Là où il est, nous sommes, en espérance, avec lui. Dans la vie où il est entré, nous aussi sommes entrés.

Nous avons été déroutés ; nous voici re-routés ; ré-engendrés. D’astres errants et planant, nous voici témoins qui n’induisent ni en erreur ni en errance

La veille est longue ; la nuit est courte. Ce n’est pas qu’une affaire de changement d’heure ! c’est une reprogrammation de notre cartographie spirituelle. Pas seulement software mais hardware. Un séisme. Une restructuration. Le grain de froment tombé dans le sein de la terre (nel grembo della terra) fait craquer la croute terrestre. Nous sommes une création nouvelle :

[(

Des cieux tu fais entendre la sentence, la terre a peur et se tait
quand Dieu se lève pour le jugement, pour sauver tous les humbles de la terre.
La colère de l’homme te rend gloire, des réchappés de la Colère, tu te ceindras;
faites des vœux, acquittez-les au Seigneur votre Dieu, ceux qui l’entourent, faites offrande au Terrible (Psaume 75)

)]