Homélie du 29e DO - 18 octobre 2009

Servir la communauté

par

fr. Jean-Michel Maldamé

«Père que ton règne vienne!» Telle est notre prière quotidienne! Nous savons bien que cette venue est en rupture avec notre monde et ses jeux de pouvoir. Cette opposition paraît dans les récits de l’évangile de Marc lus depuis un mois. Permettez-moi de les évoquer rapidement. D’abord, à plusieurs reprises Jésus a accueilli les enfants et les donne en exemple.

Rappelons-nous qu’alors en des temps très différents des nôtres les petits enfants étaient méprisés; selon l’étymologie, le mot enfant désigne celui qui est sans droit, sans voix (infans). Jésus dénonçait cet ordre qui écrase les petits; aujourd’hui notre société paganisée le fait par la banalisation des pratiques abortives. Le dimanche suivant Jésus polémiquait contre les hommes de loi à propos des relations homme-femme; il ne parlait pas du divorce au sens actuel (post-chrétien) du terme, mais de la répudiation des femmes par leurs maris qui les considéraient comme leur propriété (pratique présente en islam); il prenait là encore le parti des victimes de l’oppression sexuelle ou familiale. Dimanche dernier, Jésus disait clairement à propos d’un homme riche, désireux d’être disciple, que l’on ne peut en aucune manière être riche et entrer dans le royaume de Dieu. Bref, Jésus récusait un ordre social fondé sur le mépris, la domination et la richesse et marquait la différence entre la communauté chrétienne et le monde. Aujourd’hui l’évangile de Marc introduit une considération qui concerne notre communauté. La démarche intempestive de Jacques et de Jean est l’occasion de dire que la difficulté pour accueillir le Règne de Dieu se tient aussi à l’intérieur de la communauté, car il prend ses disciples en flagrant délit d’abus de pouvoir. Jacques et Jean représentent bien la tentation de prise de pouvoir à leur avantage – cette tentation n’a pas cessé et, hélas, l’histoire de l’Église le montre. L’admonestation de Jésus à ses apôtres ne concerne pas seulement des fautes individuelles. Il s’agit de la foi elle-même et de la nature de notre Église où s’inaugure le Règne de Dieu.

La communauté chrétienne en effet est le lieu de la présence de Dieu. Pour le comprendre relevons un événement fondateur. Lorsque Jésus est mort sur la croix, le voile du Temple s’est déchiré. Ceci n’est en rien anecdotique. Le Temple de Jérusalem était divisé en des espaces séparés: les étrangers et les handicapés restaient dehors. Puis il y avait un espace pour les femmes et les enfants; les hommes était dans un autre parvis; le clergé était dans un autre espace; un voile séparait le lieu où Dieu résidait, le saint des saints. La déchirure du voile du Temple signifie que la séparation entre Dieu et le peuple est abolie; désormais Dieu se donne à tous ceux qui accueillent sa parole. Par la foi, chacun de nous est immédiatement en lien avec Dieu. Tous les baptisés ont reçu l’Esprit Saint; tous sont devenus enfants de Dieu. Les privilèges du sacerdoce (la relation immédiate à Dieu) sont donnés à tous. Telle est la bonne nouvelle annoncée par les apôtres depuis la Pentecôte. Le vocabulaire sacerdotal convient à tout chrétien enfant de Dieu. La mise à part, qui caractérise le sacerdoce de l’Ancienne Alliance, n’a plus lieu dans la communauté chrétienne qui est pensée comme une grande fraternité.

Cette profonde égalité de tous devant Dieu, ne signifie pas que la communauté chrétienne n’est pas un magma indifférencié. Elle est vivante et comme tout organisme elle a une structuration interne. Certains exercent des fonctions spécifiques, nécessaires à la vie gestion, animation, prévision, enseignement, éducation? Parce que tous ont part au même esprit, ces fonctions doivent s’exercer autrement que dans le monde. Pour cette raison, dans l’admonestation adressée aujourd’hui aux Douze, Jésus parle des fonctions dans la communauté chrétienne en terme de service. Le mot latin transcrit en français est ministère; le mot grec est transcrit en français par diaconat. Ministres et diacres? ces mots sont génériques et dans le Nouveau Testament ils se rapportent à toute forme de service.

Ceux-ci sont explicités par d’autres termes que nous connaissons bien, car ils transcrivent des mots grecs: apôtre, transcription du mot qui signifie envoyé, évêque, transcription du mot qui signifie celui qui veille, prêtre, transcription du mot qui signifie ancien – mais aussi les termes séculiers comme chef, ou encore des termes administratifs comme curé, intendant, ou encore des termes tirés des paraboles: pasteur -. Tous ces termes ne sont pas équivalents. Je me permets de relever que dans le livre des Actes des apôtres et dans les lettres écrites par les apôtres que notre modèle (évêque, prêtre, diacre) n’est pas présent à l’identique; il en est d’autres – raison pour laquelle d’autres modèles se sont réalisés dans les vingt siècles de l’histoire de l’Église latine; ils existent encore dans nos églises sœurs. Il y a donc place pour de nouvelles formes de ministère pour surmonter la crise actuelle du ministère presbytéral dans les diocèses. Quelque soit le modèle vécu dans une communauté chrétienne, la parole de Jésus demande à ceux à qui il confie des responsabilités de vivre ce qu’il a vécu: se mettre au service. Pour cela ils sont appelés à développer ce que Dieu a donné (un talent, selon l’expression de la parabole, un charisme dit saint Paul…), puisque compétence et dévouement sont nécessaires pour faire un bon serviteur.

Parce que la tentation d’abus de pouvoir est de toujours nous avons besoin de l’exemple des saints; ils nous ont appris à surmonter la tentation de l’abus de pouvoir, tentation d’autant plus subtile qu’il s’agit du pouvoir spirituel, d’une prise de pouvoir sur les âmes. Ainsi saint Dominique. De son temps, l’Église était une puissance possédante par ses richesses et son pouvoir politique. Dominique a demandé à ce que les frères vivent dans la pauvreté, sans possession hormis la maison où ils habitaient pour y vivre en paix: travailler, étudier, prier et se reposer. Cette exigence de pauvreté a permis aux frères d’être proches de tous et leur parole a pu étendre l’Évangile en Europe et réformer l’Église. De même, lorsque Charles de Foucauld a vécu au Proche Orient, il a vu que, si pauvre et dépouillé qu’il soit personnellement, la grande maison où il vivait était opulente en comparaison avec les masures où vivaient les habitants du pays; il a renoncé à cette situation pour vivre dans les mêmes conditions qu’eux… Bien d’autres voies sont possibles. Mais ces deux saints nous montrent la voie: renoncer à ce qui sépare, met à part et fait obstacle à la communion.

Tout ceci n’est pas affaire de stratégie ou de tactique. Il s’agit de suivre le Christ. Lui de condition divine ne retint pas le rang qui l’égalait à Dieu, mais il se fit homme, sans réserve, allant jusqu’au bout du partage de notre condition et en prenant donc la dernière place, dans l’humiliation de sa mort. Tout cela il l’a vécu pour que vive la communion que nous appelons «communion des saints».

Ces propos ne concernent pas seulement ceux qui ont un ministère ou un service dans notre communauté; ils nous concernent tous solidaires et responsables, dans la communion qui naît de la présence de Dieu.