Homélie du (2 octobre 2016)

Serviteurs inutiles

par

fr. Henry Donneaud

Il y a des paraboles de Jésus qui nous sont sympathiques. Elles nous parlent immédiatement, positivement. Elles nous stimulent. Nous les retenons et elles nous rendent même fiers d’être chrétiens. — Il est d’autres paraboles qui ne nous sont pas sympathiques. Elles nous rebutent plutôt, et nous pèsent. Elles semblent attrister notre chemin au lieu de l’éclairer. On a d’ailleurs vite fait de les oublier, dès la messe terminée.
Ce pourrait être le cas de la parabole que nous venons d’entendre. Jésus nous compare en effet à des esclaves, ce qui d’emblée n’est pas valorisant. Et qu’en est-il de cet esclave qu’il nous appelle à imiter : après une journée entière de travail au champ, pas question pour lui de se mettre à table et de se reposer, comme l’imposerait les normes actuelles du droit du travail. Il doit continuer à travailler, à servir le dîner de son maître. Ce n’est qu’après, en toute fin de journée, qu’il pourra lui-même manger et boire. Et encore, cerise aigre-douce sur le gâteau, comment se fait-il traiter ? Sans aucune reconnaissance. Il n’est rien d’autre, dit Jésus, qu’un serviteur inutile. Merci pour le compliment.
Voilà donc que Jésus nous traiterait tous ici, ce matin, de serviteurs inutiles, inaptes à prétendre au moindre remerciement. De quoi nous frustrer, et nous faire repartir de la messe le cœur lourd, découragés, pressés d’oublier, pour passer à autre chose.
Et pourtant, c’est bien cette nourriture que Jésus nous donne aujourd’hui. Il s’agit bien de l’Évangile, une bonne nouvelle. D’ailleurs comment Jésus, au nom de son Père, nous donnerait-il à manger un serpent au lieu d’un poisson, un scorpion au lieu d’un œuf (Lc 11, 11) ? Alors faisons un petit effort pour découvrir la douceur cachée de cette étrange nourriture qu’il nous sert ce matin.
Tout d’abord une parabole est une parabole, non une allégorie. Tout doit être compris en fonction de ce qui en est la pointe, l’enseignement précis et spécifique. N’allons donc pas croire que cette parabole nous éclaire sur les sentiments de Dieu à notre égard, sur la manière dont lui nous considère et nous traite. Elle parle plutôt de la manière dont nous devons nous-même nous considérer, intérieurement, dans notre relation à Dieu ; elle nous invite à nous établir, au fond de notre cœur, dans des sentiments d’humilité qui nous font nous regarder nous-mêmes comme des serviteurs inutiles. Notez bien, d’ailleurs, que Jésus ne dit pas : Vous êtes des serviteurs inutiles, mais plutôt : Dites : nous sommes des serviteurs inutiles. C’est à nous de nous reconnaître comme des serviteurs inutiles, c’est-à-dire ne pas nous glorifier de ce que nous faisons, même les plus grandes choses, les plus sublimes, les plus héroïques, les plus saintes.
Car cette parabole survient justement au moment où les Apôtres, associés concrètement à la mission de Jésus, commencent eux-mêmes à prêcher, à enseigner, à guérir, à accomplir des miracles. Ils découvrent combien le service de l’Évangile va les mettre au premier plan, les élever non seulement vers Dieu mais aussi aux yeux des hommes. Et c’est alors que va grandir dans leur cœur, étroitement imbriqué à leur générosité, à leur disponibilité, à leur amour de Jésus, la tentation de l’orgueil, de la gloriole, de la griserie du pouvoir. Au lieu d’attendre fidèlement, à travers l’adversité, la récompense promise par Dieu, ils risquent de plus en plus de chercher à se récompenser eux-mêmes, à revendiquer des honneurs, des privilèges.
Et cette tentation, elle est de tous les temps, dans l’Église, et elle concerne tous les chrétiens, pour autant qu’ils prennent au sérieux l’appel de Jésus à servir, à travailler, à se dépenser pour le Royaume de Dieu. Les clercs comme les laïcs, dès lors qu’ils répondent généreusement à l’appel de Jésus, sont tentés par ce risque de se récompenser eux-mêmes de leur service, de revendiquer des droits acquis, de s’approprier des bonnes places qui les valorisent. Rien moins que la tentation de détourner les dons de Dieu à leur profit.
C’est contre ce danger spirituel, que Jésus nous met en garde, en nous invitant fermement à ne jamais nous considérer que comme des serviteurs inutiles, qui servent pour le bien du Royaume, sans rien revendiquer par nous-mêmes, tout entier disposés à recevoir les dons de Dieu sans les réclamer, à les accueillir sans les confisquer.
Mais, me direz-vous, fort bien : il faut servir le Seigneur sans revendiquer, se donner à lui sans compter ni exiger. Mais n’est-ce tout de même pas dévalorisant que de devoir nous contenter d’une telle situation de dépendance, de soumission, de servitude ?
Réfléchissons alors. Qui fut en fait le premier serviteur inutile, le premier à revêtir lui-même volontairement cette attitude du serviteur inutile ? C’est Jésus, bien sûr! Lui qui, de condition divine, ne revendiqua pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu mais s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave, devant semblable aux homme (Ph 2, 6-7). Le voilà, le modèle du serviteur inutile, celui que nous sommes appelés à imiter. Il s’est d’ailleurs lui-même présenté comme le premier serviteur, ou plutôt, comme le premier maître qui, à l’encontre de toute logique humaine, s’est fait le serviteur des esclaves, pour que les esclaves deviennent ses frères : Heureux ces serviteurs que le maître à son retour trouvera fidèles à veiller ! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il les servira (Lc 12, 35-37). Oui, c’est Jésus, lui, le maître véritable, le Fils parfait, qui s’est fait serviteur : serviteur du dessein d’amour de son Père, serviteur de notre guérison et de notre relèvement.
Aux yeux du Père, nous ne sommes pas des esclaves, mais bien des fils, des fils bien-aimés. Mais loin de nous comporter en enfants qui reçoivent leur vie du Père, nous avons préféré grandir chacun par soi-même et pour soi-même, nous coupant ainsi de notre Père comme de nos frères et sœurs. Nous avons perdu le chemin de la vraie vie. C’est pour nous rouvrir ce chemin que le Fils parfait s’est fait lui-même notre serviteur inutile, serviteur qui n’a rien revendiqué pour lui, n’a rien gardé pour lui, mais s’est livré tout entier à nous, en nourriture de vie, dans le geste apparemment le plus inutile : sa mort volontaire offerte par amour pour nous. Par lui, nous redevenons les enfants de Dieu que nous sommes en vérité. Par lui, nous sommes invités à emprunter à notre tour ce chemin du service inutile qui nous ramène à notre Père en nous mettant gratuitement au service de nos frères, pour qu’eux aussi retrouvent avec nous ce chemin de la filiation divine.
Certes, notre cœur n’est pas spontanément accordé à ce chemin du serviteur inutile, car le poids du péché nous fait préférer le chemin du repli sur soi, de la revendication, de la prétention à nous construire nous-mêmes, tout seuls, sans Père. Mais si Jésus s’offre à nous, en particulier dans l’eucharistie, c’est pour nous donner la force efficace de retrouver ce chemin, de nous y engager à notre tour, car c’est le seul chemin de la vraie vie. Ainsi ce chemin du serviteur inutile est le chemin le plus utile pour nous, le plus vivifiant, celui qui, jour après jour, nous épanouit dans la joie véritable, celle de nous savoir toujours plus enfants de Dieu, bien-aimés du Père, entourés d’une multitude de frères et sœurs destinés comme nous à la béatitude éternelle.
Oui, malheureux les serviteurs inutiles (Mt 25, 30) et paresseux que le maître, à son retour, trouvera endormis et repliés sur eux. Oui, bienheureux les serviteurs inutiles (Lc 17, 10) et généreux que le maître, à son retour, trouvera veillant, engagés gratuitement au service de l’Évangile : il se ceindra, les fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il les servira pour l’éternité de la communion d’amour à sa propre vie.

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