Homélie du (1 octobre 2017)

«S’étant repenti, il y alla»

par

fr. Henry Donneaud

Trop facile la question de Jésus : Lequel des deux fils a fait la volonté du père ? (Mt 21, 31). Est-ce celui qui a commencé par dire non et ensuite a fait, ou est-ce celui qui a dit oui puis n’a pas fait ? – Le premier, bien sûr ! L’important, c’est de faire, pas de dire. La réponse est évidente. Personne ici, même parmi les esprits compliqués que sont parfois les théologiens, n’imagine le contraire. Trop facile !
Alors pourquoi Jésus nous pose-t-il cette question, lui qui ne parle jamais pour ne rien dire ? L’intérêt de sa question n’est pas dans la réponse, trop facile, mais dans le comment et le pourquoi de cette question, plus mystérieux.

Regardons d’abord le comment. De prime abord, on pourrait croire qu’il y a un parallélisme strictement inversé dans l’attitude de chacun des deux fils  l’un dit non puis agit, l’autre dit oui puis n’agit pas. On réduit alors l’enseignement de Jésus a une gentille mais banale leçon de morale  « l’important n’est pas de dire mais de faire. » Or ce parallélisme est trompeur, car en fait il y a dissymétrie entre les deux attitudes. Examinons soigneusement le texte de saint Matthieu.
Dans le cas du premier fils, entre un refus initial désinvolte, presque grossier  Je ne veux pas, et l’obéissance qui vient ensuite : il y alla, Jésus intercale le verbe décisif : s’étant repenti (v. 29). Le fils d’abord récalcitrant a donc changé d’avis  il a pris conscience de sa faute et s’est ressaisi. Rien de tel pour le second. Entre son Oui Seigneur initial et le fait qu’il n’y alla pas, Jésus ne relève aucun changement intérieur, comme si ses dispositions intérieures n’avaient pas changé, comme si rien ne s’était passé en lui. Comme si son oui initial était déjà lié négativement à sa désobéissance durable.
Mais, me direz-vous, qu’est-ce qui nous permet d’interpréter ainsi l’attitude du second fils ? Il pourrait ne s’agir que d’une variation d’humeur comme nous en connaissons tous, sans gravité ni conséquence sérieuse ? Mais Jésus lui-même nous met sur la piste : Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu (v. 31). Publicains et prostituées sont des personnes dont l’état de vie prouve qu’ils ont commencé par dire non à Dieu, par désobéir à sa Loi. Mais lorsque survint Jean-Baptiste qui prêchait la justice de Dieu avec force et ferveur, ils se sont repentis, ils ont su accueillir le Royaume de Dieu et aller travailler à la vigne du Seigneur. Les grands prêtres et les anciens de Jérusalem, au contraire, sont des personnes qui s’enorgueillissent d’avoir toujours dit oui à Dieu ; ils proclament hautement leur attachement zélé à la volonté de Dieu ; ils sont fiers d’en respecter jalousement tous les commandements. Mais quand survient Jean-Baptiste, ils ne le croient pas, ils ne se convertissent pas. Même en voyant les publicains et les prostitués se convertir sous leurs yeux à l’appel du Baptiste, ils ne se repentent pas. Voilà bien le maître-mot, que Jésus leur lance à la figure : Vous ne vous êtes pas davantage repentis (v. 32). Vous n’avez pas changé. Vous êtes restés les mêmes.
On comprend mieux la situation  le problème du fils qui commence par dire oui ne survient pas en cours de route, après coup, à cause d’un changement d’humeur. Il est déjà là au départ  en fanfaronnant oui Seigneur, par vanité et présomption spirituelle, ce fils s’est trompé d’emblée. Il a raté le départ.
Quel est son problème ? C’est qu’il se croit capable d’accomplir la volonté de Dieu sans comprendre qu’il doit d’abord et sans cesse se repentir, c’est à dire se reconnaître pêcheur et confesser le péché qui le tient prisonnier et l’empêche d’avancer. Il se dispense a priori de reconnaître sa misère intérieure et d’en souffrir. Il se vante au contraire de sa religiosité sans défaut. Il se croit capable de travailler à la vigne du Seigneur, au lieu de commencer, et recommencer chaque jour, à se repentir et à demander pardon. C’est parce qu’il s’enferme a priori dans un oui orgueilleux, qu’il devient incapable de se repentir, et donc incapable d’accomplir en vérité et en profondeur la volonté de Dieu. Il proclame un oui retentissant pour l’accomplissement extérieur d’un certain nombre de rites, de pratiques et de règles, alors qu’il devrait d’abord se laisser guérir par le Seigneur. C’est pourquoi, faute d’accueillir d’abord la miséricorde de Dieu, il ne peut ensuite que désobéir à la loi véritable, au commandement de l’amour, car son cœur ne s’est pas laissé guérir.

Nous en arrivons ainsi au pourquoi de la question de Jésus : Lequel des deux fils a fait la volonté du père ? En nous posant cette question, Jésus veut nous faire découvrir cette loi fondamentale de la vie chrétienne, cette loi qui est l’une des plus spécifiques de l’agir chrétien  la capacité à travailler en vérité à la vigne du Seigneur, c’est-à-dire à accomplir la volonté du Père, à agir selon le bien, est rigoureusement proportionnée à la reconnaissance préalable de notre misère, de notre péché, de notre incapacité à vraiment faire le bien par nous-mêmes. Certes, il ne s’agit pas de dire que plus on pêche, plus on pourra faire le bien, ce qui serait insensé. Il s’agit de reconnaître que plus nous apprenons à nous repentir, plus nous apprenons à entendre la miséricorde de Dieu frapper à notre cœur, plus alors nous devenons effectivement capables d’aimer comme Dieu aime et comme il veut que nous aimions. Alors que celui qui s’enferme d’emblée dans son autosuffisance, dans sa conviction d’être déjà dans le vrai et le bien, sans besoin de se repentir, celui-là se condamne à tomber dans la spirale du mal et à s’y enfermer.
Le défi est de taille pour nous. Et c’est ce choix que Jésus nous invite à faire ou refaire aujourd’hui. Deux postures spirituelles sont devant nous, et c’est à nous de choisir.
D’un côté une posture spirituelle statique, sclérosée, qui s’enferme dans la fausse assurance de connaître déjà la vérité de Dieu, de connaître déjà le bien qu’il veut, et surtout de s’imaginer que l’on peut l’accomplir par soi-même. Une posture qui ne laisse aucune place à la conscience douloureuse de sa faiblesse et de son péché. Une posture qui ignore le repentir.
Cette posture engendre inévitablement ce que nous avons vu avec le fils qui commence par dire oui. Aucun changement, aucun repentir, mais la division de la personne en deux étages qui se contredisent  en haut l’apparence extérieure qui fanfaronne sa religiosité, son obéissance à la vérité et à la volonté de Dieu ; en bas la misère intérieure, incapable de faire le bien, fermée sur elle, qui s’enfonce dans la spirale de l’hypocrisie et du mal.
Cette posture, hélas, est trop fréquente parmi les chrétiens, de tout temps et de toute condition. Le pape François la dénonce de façon particulièrement sévère chez les clercs ou chez tous ceux qui ont reçu mission de servir dans l’Église, qui proclament hautement vouloir servir et qui, par derrière, se servent eux-mêmes, s’enferment dans l’ambition, le goût du pouvoir, des richesses ou autres turpitudes. Mais cette posture se retrouve tout aussi bien parmi les laïcs, chez tels chrétiens qui, dans sa vie professionnelle, affiche hautement ses convictions politico-religieuses et, par derrière, abuse de son pouvoir, ment, commet des injustices, au grand scandale des non-croyants qui l’entourent.

De l’autre côté, une posture spirituelle dynamique, qui commence toujours par la souffrance intérieure causée par notre péché et qui, par le repentir, s’ouvre sans cesse davantage à la miséricorde de Dieu. C’est de cette humilité fondamentale, de ce réalisme lucide sur notre misère que naît le repentir, l’ouverture au pardon de Dieu, et que de là peut grandir la capacité à faire effectivement et vraiment le bien, tel que l’Évangile nous le commande.
Il n’y a de vie chrétienne authentique que par ce chemin, selon cette posture de l’humilité et du repentir, car la toute-puissance du Seigneur a voulu que nous ne devenions capables d’aimer en vérité, d’aimer le Seigneur et d’aimer notre prochain, que pour autant que nous commençons par accueillir sa miséricorde, celle qui coule de la croix de son Fils et qui nous fait renaître à la vie nouvelle.
Alors, frères et sœurs, gardons-nous de toute assurance présomptueuse et fanfaronne dans la manière dont nous vivons l’Évangile. Cette assurance deviendra rapidement stérile si elle se coupe du repentir et de la source vive du pardon qui en découle. Par contre, cultivons cette assurance humble, celle qui s’appuie sur la miséricorde infinie du Seigneur, cette assurance qui seule peut nous rendre vraiment forts dans la confession et la pratique du bien, celle qui fait de nous des ouvriers authentiques et fidèles de la vigne du Seigneur, celle qui passe inlassablement notre misère au creuset de la miséricorde de Dieu, pour en faire jaillir la grâce des enfants de Dieu

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