Homélie du 6e dimanche de Pâques - 1 mai 2016
fr. Timothée Lagabrielle

Il y a des mots qui ne se traduisent pas. Ou plutôt qui perdent quelque chose quand ils sont traduits, il faut une phrase entière pour rendre leur sens. Parmi ceux-là, il y a le mot hébreu Shalom. Comment va-t-on le rendre? «La paix»? Oui, parfois. Mais il a une telle plénitude de sens qu’on dit qu’il faut 25 mots différents pour traduire les différents emplois de Shalom dans la Bible!

«Je vous laisse la paix; c’est ma paix que je vous donne.» Quand nous entendons Jésus dire cela, immédiatement nous avons le réflexe de nous dire: «Attention, ce n’est pas seulement « la paix » à laquelle je pense, c’est plus que ça!» C’est le Shalom.

Dans le Shalom, il y a l’idée d’un accomplissement total et heureux. Quand il y a un conflit, cet accomplissement est impossible, c’est pour cela que Shalom se traduit parfois par «paix». Mais le Shalom, ce n’est pas seulement l’absence de conflit. Le Shalom c’est aussi une prospérité matérielle et spirituelle. Celle qu’on souhaite à l’autre quand on lui dit bonjour («Shalom!» qui correspond à «Que ta vie soit prospère!»). Avec cette prospérité, il y a aussi une joie. Et encore l’idée d’un certain ordre: si tout est totalement accompli, c’est que chaque chose est à sa place. C’est un ordre vivant, donc dynamique: tout tourne à la perfection.

Ce que Jésus veut nous donner, c’est ce Shalom-là, avec tous ces sens.
Il nous promet la plénitude de notre vie. Il nous promet une vie réussie, c’est-à-dire une vie ordonnée. Une vie avec lui. Une vie où tout s’agence par rapport à lui. Une vie où l’amour qui dirige toutes nos actions c’est l’amour de Dieu. Une vie qui est organisée selon ses paroles et ses commandements. C’est ainsi qu’il peut demeurer en nous.

L’image cette vie, c’est la ville qui descend du Ciel dont saint Jean a eu la vision dans l’Apocalypse.
Une ville, c’est un tout unifié. La ville comporte l’idée de la totalité. À la campagne il n’y a pas tout, c’est pour cela que pour certaines choses on doit aller en ville. La ville, c’est aussi un lieu organisé. C’est particulièrement vrai de cette ville qui descend du Ciel, la Jérusalem céleste. Elle est bien la ville du Shalom parce que Dieu y est présent en tout. Il n’a pas une place à part – fût-elle au centre – dans un Temple séparé de la Cité. Mais il a sa place partout. La paix, c’est que Dieu soit présent dans toute ma vie, qu’il l’ordonne, qu’il l’anime.

Allons encore un peu plus loin. Jésus nous précise aussi: «[Cette paix] je ne vous le donne pas comme le monde le donne.» Jésus ne nous promet pas une prospérité avant tout matérielle. Il ne nous promet pas la réussite de notre vie à la manière du monde: richesse, beauté, célébrité… Il ne nous promet pas l’absence d’épreuves, mais plutôt la paix même dans les épreuves.

Voyez: la Jérusalem céleste a une muraille. Parce que la paix est une réalité intérieure qui se vit d’abord à l’intérieur de moi-même et qui doit être protégée. Cette paix intérieure ne me retire pas du monde pour me mettre sur un petit nuage. Elle n’enlève pas les épreuves, les combats, etc. Mais quand je suis uni à l’Agneau de Dieu qui nous donne la paix, celui de l’Apocalypse qui est égorgé mais toujours debout, les assauts du monde ne viennent pas détruire la paix intérieure.

Cela ne veut pas dire que tout m’est indifférent, que rien ne m’atteint. Cette paix ne m’enferme pas sur moi-même. D’ailleurs la ville a 12 portes, ouvertes vers toutes les directions. Mais ces portes sont gardées par des anges qui peuvent comme filtrer les entrées. C’est comme cela qu’au milieu de toutes les épreuves, je vais sans être troublé. La vraie paix se mesure justement à ce qu’elle demeure dans les épreuves.

Finalement, «je vous donne ma paix» signifie «je veux votre plus grand bonheur». Chez saint Jean, nous sommes toujours à entendre la même parole de Dieu. «Je vous aime. Je veux tout vous donner. Je veux que nous soyons unis.» Ces mêmes mots d’amour à la fois toujours les mêmes et toujours nouveaux. Écoutons-les encore doucement murmurés à notre cœur.