Homélie du 3e Dimanche de Pâques - 5 mai 2019

Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci?

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« Simon fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pourquoi Jésus a-t-il posé cette question à Pierre ? Et dans quel but l’a-t-il répétée trois fois ? Les deux premières réponses de Pierre n’auraient pas été satisfaisantes ? Mais, si tel avait été le cas, Jésus ne lui aurait pas dit dès la première fois « pais mes agneaux »…
Était-ce alors pour provoquer cette tristesse du repentir chez celui-là même qui, seulement quelques jours plus tôt, avait renié Jésus par trois fois ? En le conduisant à confesser dans la douleur son attachement au Christ, le questionnement insistant de Jésus aurait permis à Pierre de réparer publiquement son triple reniement ?
Cette interprétation comporte sa part de vérité. Elle néglige pourtant l’essentiel : par trois fois aussi, Jésus lui a adressé cet ordre : « Pais mes brebis. » Le triple questionnement de Pierre n’est pas tourné vers le passé de la faute, mais vers le présent et l’avenir de la mission qu’il lui confie : cette terrible charge de pourvoir à la nourriture de l’Église universelle.

I

Remarquons d’abord ceci : Jésus ne dit pas « Pierre m’aimes-tu ?» Il commence par décliner son état civil officiel: « Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu ? » Ceci confère à cette scène une évidente gravité, une solennité d’autant plus impressionnante que ce dialogue est public et qu’il est assorti par trois fois du même ordre de mission : « Pais mes brebis. »
Il y a ici quelque chose qui s’apparente à un rite de consécration. On songe au rituel d’une ordination : « Savez-vous s’il a les aptitudes requises ? » Lorsque l’évêque pose cette question, il ne cherche pas à s’informer. Mais, en recourant à cette formule liturgique, il entend manifester à l’assemblée que cette décision n’a pas été prise à la légère, et que tous doivent savoir que, de l’avis de personnes compétentes, l’ordinand a les aptitudes requises.
Eh bien il en va de même ici : au moment où il va élever Simon à la charge suprême de l’Église, Jésus — « qui sait tout » — ne doute pas un instant que Pierre a les aptitudes requises. Seulement Jésus entend le proclamer solennellement devant les apôtres. Et, dans ce rite, l’étonnant, c’est que toutes ces dispositions se ramènent à une seule : l’amour !

II

Attention ! Cet amour ne doit pas être confondu avec un simple attachement sentimental, si intense soit-il. L’amour dont il est question, c’est l’agapè : « Agapas me » demande Jésus (du moins les deux premières fois…)
En quoi consiste cette agapè que Simon doit avoir pour Jésus afin devenir cette pierre sur laquelle il va bâtir son Église ? Quelques jours plutôt, Jésus en avait précisé le contenu : dans son discours d’adieu, tel que le rapporte l’Évangile de Jean.
1° Jésus avait dit ceci : « Si quelqu’un m’aime, il, gardera ma parole. » Aimer Jésus consiste d’abord à s’attacher fidèlement à ses paroles, à s’en nourrir, de telle sorte que toute l’existence du croyant s’enracine en elles. Autrement dit, le « m’aimes-tu » adressé à Pierre signifie tout d’abord ceci : « Est-ce que tu veux garder amoureusement ma parole, t’en nourrir pour la livrer en pâture aux brebis dont je te confie la charge ? »
2° Jésus avait dit ensuite : « Celui qui a mes commandements et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime. » Aimer Jésus, c’est aussi garder ses commandements. Affirmation déconcertante pour les modernes que nous sommes. Pour nous autres, la contrainte des commandements serait incompatible avec la spontanéité ; c’est bien connu : l’amour, enfant de bohème, n’a jamais connu de loi… Mais un fils d’Israël ne voit pas du tout les choses ainsi : l’israélite — qui est pourtant un grand affectif — sait bien que l’amour de Dieu n’est pas un simple coup de cœur. C’est une affaire sérieuse, exigeante, à laquelle Moïse a toujours associé les commandements de la Torah. La Torah, c’est le mode d’emploi de l’amour.
3° Mais alors quels sont ces commandements que doit garder celui qui aime le Christ ? Jésus les ramène à leur plus simple expression : « Voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Autrement dit, « Simon m’aimes-tu » signifie également : « Veux-tu aimer tes frères comme moi je les ai aimés ? es-tu disposé à donner ta vie pour eux ? »

III

Tout cela, au fond, Jésus le demande a tout chrétien. Mais cet amour que Jésus demande à Pierre revêt ici une forme à nulle autre pareille : il consiste tout bonnement à rendre présent ici-bas l’amour de Jésus-Christ, le berger unique de toute l’humanité.
Comme Jésus, bon berger, Pierre ne peut avoir qu’un seul but : veiller à ce que les « brebis aient la vie en abondance ». « Pais mes brebis », cela veut dire : « Veille à ce que toutes les brebis du monde puissent se nourrir de ma parole qui donne la vie ; prends soin qu’on n’y mêle pas de mauvaises herbes qui pourrait empoisonner leurs relations avec le Père et mes frères. » Rappeler la foi de l’Église est essentiel. Pourtant la mission de Pierre ne s’arrête pas là.
Sa mission ne se borne pas à rappeler des vérités. Il s’agit de faire *sentir* à chaque brebis que Dieu a tant aimé notre pauvre monde, qu’il s’en est fait berger, au point de s’immoler pour elle, tel un agneau.
Pierre qui a reçu la charge de cet amour universel doit être tellement épris de ses brebis qu’il vive dans l’obsession des brebis éloignées : ces brebis qui se croient exclues de l’amour de Dieu parce qu’elles ne sont pas « en règle », et aussi celles qui ne savent même pas qu’elles sont de pauvres petites brebis et qu’elles ont tant besoin de Jésus, le bon berger.
C’est pourquoi le successeur de Pierre, que Dieu a choisi pour gouverner l’Église d’aujourd’hui, notre pape François, se montre tellement soucieux des « marges », tellement angoissé par cette sorte de famine spirituelle doublée d’une catastrophe sanitaire qui accable notre pauvre monde. De là vient que notre pape François éprouve si fortement la nécessité d’organiser de toute urgence ces « soupes populaires de l’Évangile » ou ces « hôpitaux de campagne ». Pour faire face à cet état d’urgence absolue, il n’est pas toujours possible de respecter les règles diététiques, où les précautions prophylactiques qui s’imposent ordinairement.
Il ne manque pas de brebis chagrines pour s’en offusquer. Mais il y a plus grave. Certaines d’entre elles, docteurs de la loi autoproclamées, qui se sont constituées en Sanhédrin, vont jusqu’à accuser le pape d’hérésie. Sous prétexte de défendre la « doctrine de toujours », ils répandent dans le fourrage des pauvres brebis le poison de la zizanie.
Il est permis de ne pas partager en tout point les idées ou certaines options du pape François — ou d’être gêné par tel de ses propos, peut-être maladroit. Mais quoi qu’il en soit, n’oublions pas, n’oublions jamais, la visée qui est la sienne : offrir en nourriture la parole de Jésus à tout être humain. Telle est la mission qu’il a reçue : « Pais mes brebis. »