Homélie du Vendredi saint - 25 mars 2016

Son amour pour nous

par

fr. François Daguet

Nous allons écouter, dans l’Évangile de saint Jean, le récit de la Passion du Christ, et ensuite vénérer la Croix sur laquelle il a accompli l’offrande de lui-même, pour nous sauver.

Il n’est pas aisé de purifier notre regard des images et des symboles liés à la Croix et au crucifié. Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui n’ont pas la foi: vénérer un instrument de mort, de torture, est tout à fait inintelligible, voire scandaleux. Cela vaut aussi pour nous chrétiens. Car le plus souvent, le signe, le symbole de la Croix n’expriment que la souffrance et le sacrifice. Bien des représentations, dans la peinture, dans la sculpture, plus récemment dans le cinéma, accentuent cet aspect. Et il y a une bonne raison à cela : ce qui se donne à voir, ce qui sollicite nos sens, notre sensibilité, c’est précisément cette mort ignoble.

Mais il ne faudrait pas que cette représentation altère le sens de notre célébration de la Passion. Celui que nous célébrons aujourd’hui n’est pas seulement le crucifié d’Issenheim, ou le Dévot-Christ de Perpignan, c’est aussi le Pantocrator des tympans de nos cathédrales et de nos basiliques. À Vézelay, c’est des mains transpercées de Jésus glorifié que jaillissent les rayons de grâce qui vont se poser sur la tête des Apôtres. Le sens en est manifeste: c’est du sacrifice de la Croix que jaillit la vie nouvelle qui nous est enfin communiquée. Et c’est en tenant ensemble ces deux images que nous approchons du mystère que nous célébrons.

La sociologie religieuse est portée à regarder la Croix comme un pur instrument propitiatoire. Mais elle est tout autre chose, car ce n’est pas la violence des hommes qui fixe Jésus à la Croix, c’est son amour pour nous. Croyez-vous que celui qui a ressuscité Lazare il y a huit jours, qui hier faisait tomber ceux qui venaient l’arrêter par la seule puissance de son Nom : «C’est moi, ego eimi», croyez-vous qu’il n’aurait pas pu se soustraire à son supplice? Ce ne sont pas les clous qui maintiennent Jésus sur la Croix, écrit Catherine de Sienne, c’est son amour pour nous (C’est sur cet arbre que ce Verbe Incarné a voulu se greffer. Ce ne sont ni les clous ni la croix qui l’ont tenu, mais l’Amour, car ce ne sont pas les clous qui auraient suffi à maîtriser Dieu-et-Homme…). C’est là que réside le paradoxe du Golgotha: l’apparente impuissance du Christ cache l’expression de son amour, de son amour tout-puissant, plus fort que la mort, à laquelle il se soumet, pour la vaincre. «Ma vie, nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne.»

Voilà ce que nous sommes invités à contempler ce soir: la toute-puissance de l’amour du Christ pour nous. Mais comment ce que l’homme-Dieu, ou le Dieu-homme, a vécu il y 2000 ans environ nous rejoint-il aujourd’hui, hommes de 2016? N’oublions pas ce que l’Écriture nous enseigne. C’est dans le Verbe que, chacun, nous avons été créés: «Tout fut par lui et sans lui rien ne fût. » Et ce Verbe fait homme, ce Jésus, nous lui sommes liés comme les membres d’un corps sont liés à leur tête. Si bien que ce que la tête a vécu, il y a 2000 ans environ, elle le fait vivre à ses membres, génération après génération. Et aujourd’hui, c’est nous qui sommes concernés.

Voilà pourquoi ce qui apparemment est instrument de supplice est en fait l’instrument et le lieu dont il se saisit pour nous faire expérimenter que son Amour est plus puissant que toute croix, que toute mort. Non qu’il la supprime, mais il en fait jaillir la Vie. En vénérant la Croix, avec Jésus dessus, c’est celui qui est la Vie que nous adorons.