Homélie du Dimanche de Pentecôte - 9 juin 2019

Sous l’emprise de l’Esprit

par

fr. François Daguet

C ’est un bien curieux constat que celui auquel nous sommes amenés aujourd’hui. D’un côté, jamais l’intelligence technique et productive n’a été aussi puissante. Les progrès scientifiques et techniques sont inouïs, et nous en profitons tous. Mais, d’un autre côté, l’incapacité de l’homme à réaliser par ses seules forces son bonheur, le bonheur de chacun et celui des communautés humaines, est chaque jour plus évidente. D’un côté, une efficience fulgurante, qui suscite une attraction irrésistible, de l’autre une incapacité radicale à rendre les hommes heureux, et qui conduit au désespoir. L’un des signes de plus en plus voyant de cette incapacité est l’impossibilité de vivre dans l’unité.

Il n’est pas besoin d’être déclinologue ou « collapsologue » pour reconnaître que le monde humain, aujourd’hui, se disloque. Partout l’unité entre les hommes, celle des sociétés humaines, petites ou grandes, d’un genre ou d’un autre, est abîmée, menacée, parfois brisée. C’est vrai pour les sociétés politiques, qui se fragmentent sous l’effet de multiples facteurs, qu’elles soient de constitution récente ou ancienne, comme les sociétés européennes. C’est vrai pour les couples, pour les familles, au point que beaucoup de jeunes gens ne croient pas à la possibilité de vivre unis durablement dans les liens du mariage. Et l’Église n’est pas en reste : la division demeure entre les chrétiens de confessions différentes, et au sein même de l’Église catholique les tendances adverses s’affrontent jusqu’autour du pape, au point de devenir des partis. Partout le poison de la division est à l’œuvre.

Le Christ ne nous a-t-il pas prévenus ? « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Rien faire, direz-vous ? Presque rien, répond Thomas d’Aquin, seulement planter des vignes ou construire des maisons. Je traduis, en langage contemporain : fabriquer des Airbus de 500 passagers, des navires de 250 000 tonnes, des tours de 500 mètres de haut. Il faut oser le dire : au regard du bonheur de l’homme, des couples, des familles, de l’unité des sociétés humaines… tout cela n’est que paille, et bientôt poussière. Tout cela ne vaut pas le rire joyeux d’un enfant heureux.

« Sans moi, vous ne pouvez rien faire » : c’est pour cela que le Christ nous envoie l’Esprit d’auprès du Père. Il sait mieux que nous que nous ne pouvons pas nous en sortir seuls. Cela ne disqualifie pas les efforts entrepris par les hommes, pour assurer la paix, la prospérité… mais cela ne peut suffire. Sans l’aide de Dieu, la force qui vient de Dieu, les lumières qu’il nous donne, si nous voulons bien les demander, nous ne parviendrons pas à établir la paix, à fonder des familles heureuses et durables, à être heureux de vivre ensemble. Nous ne viendrons pas à bout de la violence qui se répand partout, de l’obscurcissement croissant des consciences, des ténèbres qui envahissent le monde. Nous avons besoin de l’Esprit-Saint. Ce n’est pas par pure rhétorique que tous les papes depuis Jean XXIII jusqu’à François, sans exception, demandent aux fidèles de prier pour que l’Église connaisse une nouvelle Pentecôte.

Alors, « que devons-nous faire ? » C’est la question que posaient aux Apôtres les témoins de la Pentecôte de Jérusalem, après la prédication de Pierre. C’est celle que nous posons aujourd’hui. Et Pierre répondait à ceux qui n’étaient pas chrétiens : « Faites-vous baptiser. » Aujourd’hui, c’est Paul qui nous dit, à nous qui sommes baptisés : « Vivez sous l’emprise de l’Esprit, puisque l’Esprit habite en vous » (cf. Rm 8, 9). À chaque fois que l’Esprit vient sur une personne ou une communauté, à chaque fois que l’on décide de vivre « sous l’emprise de l’Esprit », c’est une nouvelle Pentecôte qui commence.

Le récit des Actes des Apôtres nous fait bien voir ce qu’est la vie « sous l’emprise de l’Esprit ». Les Apôtres avaient bien reçu, déjà, l’Esprit-Saint : le soir de Pâques. Mais leur vie n’en a pas été changée radicalement. Ils sont retournés à la pêche, comme nous le raconte si bien l’évangile de Jean (chap. 21). À Jérusalem, tout change, l’Esprit, cette fois, s’empare d’eux, et ils se mettent à proclamer la bonne nouvelle de Jésus-Christ. Il y a un avant et un après la Pentecôte. Eh bien, je crois qu’il doit en être de même dans la vie de chacun de nous. Il faut demander à Dieu que l’Esprit nous transforme radicalement, qu’il y ait aussi un avant et un après dans notre vie. En principe, c’est le sacrement de la confirmation qui réalise cela, c’est le renouvellement du don de l’Esprit pour devenir des combattants de la foi en Jésus-Christ. Mais nous pouvons aussi enfouir le don reçu lors de notre confirmation et retourner à la pêche.

Depuis Pâques, à maintes reprises, nous avons été invités à retrouver le don de notre baptême. Nous avons ouvert cette célébration en étant aspergés par l’eau bénie dans la nuit de Pâques, « en souvenir de notre baptême ». Aujourd’hui, il nous faut renouveler l’engagement de notre confirmation. L’Esprit nous a été donné, et nous sommes renouvelés en lui, mais il faut que nous voulions vivre sous l’emprise de l’Esprit. C’est ce qu’il nous faut demander aujourd’hui, et d’abord chacun pour soi, sans égoïsme, et les uns pour les autres. La nouvelle Pentecôte doit commencer par nous, et c’est cela qui rendra efficace notre prière d’une nouvelle Pentecôte pour l’Église.

À Jérusalem, les Actes nous rapportent que les Apôtres sont réunis autour de Marie quand l’Esprit descend sur eux. Ce renouveau dans l’Esprit-Saint, nous le demandons au Père, spécialement par l’intercession de la Vierge Marie. C’est pour cela que nous célébrerons demain Marie, Mère de l’Église, notre mère dans le don que le Père nous fait de l’Esprit dans son union au Christ.