Homélie du (7 novembre 2017)

Sous quel regard?

par

fr. Gilles-Marie Marty

Voilà donc deux groupes : d’un côté les scribes et les pharisiens, de l’autre, les disciples.

A priori, ces scribes et pharisiens étaient des gens estimables. Il faut le rappeler, pour bien comprendre l’Évangile, puisque Jésus est si dur avec eux. Les scribes étaient les savants de la Loi de Moïse ; aujourd’hui on les appellerait théologiens. Les pharisiens avaient une vie toute régie par cette Loi ; on les appellerait aujourd’hui consacrés ou religieux. Leur point commun était de vivre au service de Dieu. Et ils essayaient certainement de le faire, du moins de faire leur possible. Ils avaient toutefois un problème grave. Ce problème, c’est que Dieu n’aime pas les demi-mesures. La Bible dit qu’il vomit ceux qui se contentent de demi-mesures. Cela explique l’exigence de Jésus et des prophètes, leur sévérité.

Voilà pour le premier groupe. Et le second, celui des disciples ? Jésus attend-il d’eux quelque chose de précis ? Matthieu répond dès le début de son Évangile, quand il rapporte cette parole de Jésus à ses disciples : « Vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48).
Jésus affirme à tous ses disciples que chacun d’eux est appelé à une perfection absolue, si grande que personne ne peut s’en faire une idée. Et ceux qui y sont appelés doivent bien sûr commencer à la chercher dès maintenant. D’ailleurs ce verset se traduit de deux façons : soit « vous serez parfaits… », sous-entendu à la fin des temps ; soit « soyez parfaits… », sous entendu dès aujourd’hui, tendez sans attendre vers la perfection, puisque vous avez reçu l’Esprit-Saint.

Revenons à l’Évangile et demandons-nous : qu’est-ce qui distingue nos deux groupes ? Leur sérieux ? Non, on les connaît assez pour supposer que tous étaient sérieux. Leur sincérité ? Non, ils en avaient sans doute au moins autant que nous autres. Leur respect de la Loi ? Non, puisque Jésus respecte la Loi de Moïse, la Loi ancienne, avec ceux qui l’enseignent – les scribes – et la pratiquent fidèlement – les pharisiens –. On dira : mais ce n’est pas la même Loi ! Les disciples, les chrétiens, n’est-ce pas la Loi nouvelle – les Béatitudes – qu’ils doivent suivre ? Yes, mais soyons sérieux : comment suivre la Loi nouvelle sans honorer d’abord la Loi ancienne, le Décalogue ?

Bref, notre question reste pendante : qu’est-ce qui distingue ces deux groupes ? Eh bien, pour faire court, il y a une chose qui les distingue profondément. Les premiers – scribes et pharisiens – recherchent et valorisent le regard des hommes. Les seconds, les disciples, ne doivent rechercher et valoriser que le regard du Père.

Nous savons tous l’importance du regard d’autrui, celui que les autres portent sur nous. Les petits enfants cherchent à attirer le regard de leurs parents, même par des bêtises. Les adolescents cherchent le regard des amis ou du groupe pour savoir où ils en sont. Les adultes aussi ont besoin de ce regard ; en effet, il n’y a pas que les ados à demander avec une pointe d’inquiétude : « Et aujourd’hui, comment me trouves-tu ? » Même les anciens souffrent – et parfois trépassent – du fait que nul ne les regarde… Personne ne peut atteindre le bonheur s’il ne s’appuie sur le regard d’autrui. Toute la question est donc de savoir quel autrui ? Quel autrui me fait vivre ?

Voilà ce que Jésus reproche au premier groupe : ne s’intéresser qu’au regard des hommes. Forcément, on se met en scène, on recherche les places d’honneur, les titres ronflants et les félicitations publiques. Ces hommes de Dieu, Jésus les accuse d’avoir sciemment choisi le regard du monde : regard qui privilégie l’apparence, regard qui produit vanité et orgueil, et surtout regard qui ne mène nulle part, sinon à la trahison puisqu’« ils disent et ne font pas » !
Ces gens, Jésus les houspille par amour, tel un père avec son fils qui se laisserait aller : il veut les arracher à leur fascination morbide pour l’apparence et la concupiscence.

L’Évangile rapporte que Jésus interrompait souvent son enseignement et regardait ceux qui l’écoutaient. Il leur transmettait ainsi ce qui ne peut passer par des paroles.
Pour devenir lui-même, tout enfant a besoin d’un regard exigeant, qui le sorte de son petit moi et le délivre de ses désirs despotiques, besoin d’un regard pénétrant qui l’aide à grandir et à pousser droit, besoin d’un regard aimant qui l’humanise en profondeur.
Ce qui humanise le mieux un nouveau-né, c’est le regard de sa mère et de son père. Et quand il grandit, c’est le regard du Père des Cieux. N’est-ce pas ce que Jésus, âgé de 12 ans, répondit à Marie qui le cherchait éplorée : « Ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? »
Chercher le regard du Père : cela seul compte pour Jésus ; donc pour nous aussi.

Tu veux faire du bien, tu veux faire l’aumône, tu veux prier, tu veux jeûner ? Fais-le sous le regard de ton Père, et lui « qui voit dans le secret, te le revaudra ».
Qui s’élève sous le regard du monde s’abaisse sous son niveau, qui s’abaisse sous le regard du Père sera élevé à sa droite.

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