Homélie du 7e dimanche du T.O. - 19 février 2017

Soyez parfaits comme votre père…

par

fr. François Le Hégaret

« Soyez parfaits… » Il y a surement des paroles du Christ plus abordables. Et encore, être parfait à la manière humaine, pourquoi pas (même si cela semble déjà inatteignable), mais Jésus demande plus : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Le Père, à la source de toutes choses, est infiniment bon, infiniment juste, infiniment miséricordieux. Est-ce ainsi que nous devons être parfait ?

À la vue de la difficulté, le plus simple consiste à prendre beaucoup de recul par rapport à cette demande. De relativiser : « Mais non, le Christ ne demande pas la perfection ! On doit mal comprendre. » Ou alors : « Ce n’est valable que pour l’au-delà, pas pour maintenant ; ici-bas la perfection est impossible pour l’homme, il ne faut donc pas la rechercher. »

Pourquoi pas. Mais cette manière de prendre de la distance avec la parole de Jésus n’est pas vraiment juste. Tout d’abord parce que cet appel de Jésus n’est pas une parole isolée: cet appel retentit une autre fois dans l’Évangile, quand un jeune homme riche vient trouver Jésus. Là encore, l’appel de Jésus est sans équivoque : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, puis viens et suis-moi. » Mais on pourrait citer également saint Paul, qui exprime plusieurs fois cette vocation de l’homme à la perfection. Ainsi, dans l’Épître aux Romains, il déclare : « Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais transformez votre façon de penser pour savoir quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait » (Rm 12, 2).

La deuxième raison pour laquelle il faudrait éviter de laisser cette parole de Jésus de côté est que cela ne gêne pas Jésus de demander l’impossible. C’est ce qu’il a déclaré à Pierre qui s’interrogeait pour savoir qui était sauvé : « Pour les hommes, c’est impossible, mais tout est possible à Dieu » (Mt 19, 26). La perfection est donc à la fois impossible à l’homme seul, et à la fois à rechercher.

Arrivé à ce stade, il y a une question à se poser : qu’est-ce que la perfection alors ? Il faut bien reconnaître que le sens courant de « perfection » n’aide pas vraiment à comprendre cette parole. Nous, nous avons en tête une perfection de type Superman. Ici, la perfection inclut l’absence de toute faiblesse ou de toute limite, et même l’absence de toute possibilité de faiblesse. Mais cela avait déjà été exprimé au XVIIIe siècle. Pour un Emmanuel Kant, l’homme parfait est un homme qui suit toujours la loi morale la plus rigoureuse : « Une telle loi, que l’homme soit en mesure ou non de l’accomplir, ne doit pas être indulgente et s’accommoder aux faiblesses humaines, car elle contient la norme de la perfection morale, laquelle doit être stricte et exacte, comme les règles géométriques » (E. Kant, Leçons d’éthique, La morale). La perfection consiste donc à passer outre toute faiblesse. Si la perfection que demande Jésus était de cet ordre-là, il faudrait alors à l’homme quasiment abandonner sa condition humaine pour être disciple.

Retournons au texte de l’évangile. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Cette phrase vient en conclusion d’un long discours de Jésus sur la justice des pharisiens face à la justice du disciple. Face aux pharisiens qui avaient une interprétation restrictive de la loi de Moïse, Jésus réclame toujours de dépasser la lettre de la loi pour transformer notre cœur. L’ensemble des exemples de Jésus concerne notre rapport avec le prochain : ne pas tuer jusqu’à ne pas se fâcher contre son frère ; ne pas commettre d’adultère jusqu’à ne pas avoir de regard de désir sur autrui ; ne pas se venger jusqu’à aider l’autre ; aimer son prochain, même son ennemi. C’est donc dans notre rapport avec le prochain que doit se manifester notre perfection, c’est dans notre amour que la perfection doit se réaliser.
Cela conduit à dégager trois points pratiques.

– Tout d’abord, sans Dieu, on ne peut rien. Le premier prochain, car c’est lui le plus proche (il habite en nous), c’est Dieu. La perfection vient de lui. Jésus demande une perfection que seul l’amour de Dieu répandu dans notre cœur peut donner.

– Ensuite, nous avons besoin des autres : on ne peut être parfait sans l’autre. On a reproché à un certain discours sur la perfection morale d’être individualiste. Or Jésus nous appelle justement à l’inverse. Si nous vivons dans le monde sans tenir compte des autres, sans en faire des amis pour avancer vers la perfection, nous n’avancerons pas, Notre marche vers Dieu ne peut se réaliser qu’avec les autres.

– Enfin, si certains aspects de ma vie sont unis à Dieu, sont mus par la charité, c’est une bonne chose. Mais tous les aspects de ma vie ne le sont pas. Saint Paul reconnaissait lui-même dans sa lettre aux chrétiens de Philippes : « Non que je sois déjà au but, ni déjà devenu parfait ; mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant été saisi moi-même par le Christ Jésus » (Ph 3, 12).

Le mot grec traduit par « parfait » est le mot τέλειος (teleios). Ce qui se traduit par accomplissement, perfection, finalité, but recherché. La perfection véritable et totale ne peut être obtenue qu’à la fin. Mais qui dit obtention de la fin, dit volonté, motivation, recherche de la fin. Aussi, non seulement la perfection est une promesse dans le Royaume de Dieu, mais, en plus, elle est déjà à rechercher aujourd’hui. C’est jour après jour, année après année, que le Seigneur nous façonne pour faire de nous son temple véritable. Avançons donc ensemble sur ce chemin de la perfection.