Homélie du 5e DP - 10 mai 2009

Tailler dans le vif

par

fr. Jean-Michel Maldamé

J’ai reçu voici quelque temps un jeune séminariste très fervent qui venait d’une île des mers du sud. Un de ses désirs les plus chers était de voir une vigne. En effet, l’importance de la mention de la vigne dans la Bible et surtout la page d’évangile lue en ce cinquième dimanche de Pâques (Jn 15,1-8) lui avait donné à penser et à rêver; les images ou les photos qu’il avait regardées n’avait pas répondu à son attente. Je lui ai montré de la vigne, dans les vignobles et dans les treilles qui ornaient les maisons de nos campagnes? Il a été un peu désappointé, car la réalité ne répondait pas à ce qu’il portait dans son cœur. Ce qui est tout à fait naturel, parce que ce que désigne le mot vigne est bien plus que son déploiement végétal. La valeur d’une vigne vient du travail, de la peine prise, de la patience des jours, du souci de vaincre les maladies et la faire produire, de l’amour pour son jardin ou son vignoble? Pour cette raison, l’image de la vigne est riche de l’action qui est explicitée à son propos et qui fait d’elle une figure de révélation, la révélation d’un Dieu d’amour.

1.  Jésus se compare à la vigne dans la phrase qui sert de refrain au texte: «Je suis la vigne et vous êtes les sarments». Entendons bien, Jésus ne dit pas: je suis le tronc et vous êtes les branche; je suis le cep et vous êtes le sarments. Non! Jésus dit qu’il est la vigne dont les disciples sont les sarments. C’est dire qu’ils sont un seul et même être, dans une même unité puisque toute la plante est habitée par la même énergie, portée par la même force, anoblie de la même vie. Nous savons, en effet, que l’énergie qui passe en toutes les parties de la plante est l’Esprit Saint que Jésus a donné à ses disciples le jour de Pâques ou de Pentecôte – c’est tout un – et qui nous a été donné depuis notre baptême. Nous sommes un avec le Christ et nous sommes ainsi avec lui dans une relation de présence réciproque – comme le souligne à deux reprises l’emploi du verbe «demeurer» dans la réciprocité, «demeurez en moi» et «je demeure en vous». Être dans le Christ, être dans l’Esprit Saint, telle est la situation du chrétien – c’est la source de la mystique chrétienne.

2.  Cette image, si importante pour nous libérer de toute vision hiérarchique de notre relation à Dieu et exclure la notion de soumission ou de crainte, n’est pas la seule dans cette page de l’évangile de Jean. L’allégorie de la vigne se développe pour dire que Jésus et tous ceux qui sont en lui sont la vigne tandis que Dieu son Père est le vigneron qui travaille pour que la vigne porte le fruit le meilleur. Si l’espérance de la fructification suscite notre désir et motive notre action, le travail fait par le vigneron n’est pas simple à comprendre. Si nous acceptons que le vigneron enlève les sarments desséchés et qu’il coupe les branches mortes pour les brûler ensuite, sur la suite de l’opération est loin de nous faire plaisir. Le vigneron taille la vigne; il coupe les sarments qui sont en pleine vie. Il émonde au sens riche du terme qui signifie purifier.

L’allégorie fait face à la grande question: pourquoi le mal et la souffrance dans nos vies? Nous pouvons admettre sans trop de difficultés que Dieu enlève ce qui est mort et ce qui est contraire à sa volonté… Mais nous ne pouvons admettre que Dieu taille dans le vif. Nous acceptons des contraintes, des renoncements et des interdits structurants. Mais nous n’acceptons pas les malheurs que rien ne peut justifier: la mort d’un enfant, la violence et la cruauté des guerres, l’injustice qui écrase les pauvres, les souffrances de la maladie qui va à la mort par un chemin si douloureux, la perte de la dignité qui vient avec le grand âge… Non nous ne pouvons y consentir. Et nous avons raison d’être scandalisés.

3.  La preuve en est la demande qui achève la prière des chrétiens, le Notre-Père. La dernière demande «délivre nous du mal» est claire; et nous la disons de tout cœur pour nous et pour ceux que nous aimons. Par contre, la demande précédente, fort mal traduite, choque lorsque nous l’entendons sans être endormi par l’habitude: «Ne nous soumets pas à la tentation». Dans cette traduction, la demande semble dire que Dieu nous tente et donc qu’il serait le Dieu cruel qui jouerait avec notre faiblesse en nous poussant à faire le mal. Le sens du texte est tout différent. Le mot tentation traduit mal le mot qui dans le texte original (reconstitué en araméen) parle de ce qui advient lorsque le malheur excède nos capacités à le porter. Le mot épreuve est en effet recevable quand la difficulté rencontrée est proportionnée à nos forces et qu’il est clair que la souffrance nous aide à grandir. Mais il y a des cas où l’excès du mal est tel qu’il nous écrase, tant notre corps que notre âme; il détruit en nous jusqu’à l’intime, le goût de vivre. La prière de Jésus nous fait demander au Père d’écarter cette situation extrême qui risque nous pervertir –  raison pour laquelle on a introduit le terme tentation à son propos. Quant au verbe soumettre il traduit mal le verbe araméen qui signifie exposer. Nous demandons à Dieu de nous préserver des terribles situations où tout peut disparaître de notre vie, de notre courage, de notre foi, de nos raisons de vivre, de la force d’aimer… Nous lui demandons d’écarter ce mal là – en sous-entendant que nous acceptons l’épreuve qui fait grandir.

Pour cette raison, l’image du vigneron qui taille les sarments pour qu’ils portent du fruit ne vaut que pour le mouvement de la vie où l’espérance du fruit est réelle – fut-ce difficile à vivre. Elle ne saurait cautionner les situations que rien ne peut justifier. C’est alors que l’image de la vigne prend son sens de révélation. N’oublions pas qu’elle est dite par Jésus au moment où il entre dans sa Passion. Quand Jésus l’utilise pour conforter ses disciples qui seront tout à l’heure soumis à l’épreuve, il leur dit qu’il partage la condition humaine sans rien éluder de ses énigmes et que s’il devient la vigne dont ils sont les sarments, c’est pour partager et assumer leur situation dans la souffrance qui taille dans le vif de son existence.

L’image de la vigne ne se limite pas à ce qui peut être agréé par notre intelligence ou notre cœur; elle englobe aussi le mal que rien ne peut justifier, l’injustifiable toujours en excès. Elle nous dit que Jésus a assumé cette dimension de l’existence humaine, sans l’esquiver. Il l’a fait pour ne pas nous abandonner dans ces moments là où la traversée est dans le noir, le désespoir, l’abîme. Ainsi l’image de la vigne n’a rien de bucolique, pour romantique attardé ou pour écologiste rêveur: elle nous révèle l’infini de l’amour du Christ qui vit sa passion et sa résurrection en unité avec nous.