Homélie du 5e Dimanche du T.O. - 10 février 2019

Tous embarqués

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L’Évangile, mais aussi les Actes des Apôtres, sont truffés d’histoires de repas, de pain, de viande, de lait, de miel, de sauterelles grillées, de poissons à la braise et autres délices d’Orient. Aussi, dans le texte de saint Luc, un récit de multiplication des poissons précède de quelques chapitres celui de la multiplication des pains (Lc 9, 10-17). À regarder les choses de près, il est permis de lire ici une évocation de la naissance de l’Église qui complète d’autres récits du Nouveau testament. Saint Luc nous apprend que l’Église a été constituée sur le fondement des Apôtres comme communauté de foi, d’espérance et de charité. La foi de Simon-Pierre et des siens consiste à repartir au large, pour jeter leurs filets dans l’obéissance, après une nuit de travail pour rien ; l’espérance de Simon-Pierre se mesure dans l’attente ardente d’un résultat, d’une pêche pour nourrir les siens, malgré la contrariété de l’échec ; la charité de Simon-Pierre et des siens consiste à se mettre à la disposition de Jésus, de manière inconditionnelle, sans discuter droits sociaux, conditions de travail ou nature du gain. L’Église commence donc à naître lorsque quelques pêcheurs de Galilée rencontrent Jésus et se laissent conquérir par son regard et par sa voix. Ces hommes se contente d’obéir humblement à la parole du Seigneur qui leur commande : « Venez à ma suite, je ferai de vous des pêcheurs d’hommes » (cf. Lc 5, 10). Cet exemple vaut pour nous. Un serviteur de l’Église, c’est d’abord un homme qui croit, qui espère et qui aime à cause de son Seigneur et pour lui, inconditionnellement. Ce récit a pour cadre une barque. Pas un paquebot des croisières Costa ou un catamaran du Vendée Globe, mais une barque faite pour rapporter à une famille de quoi vivre. Or une barque, c’est un monde, surtout quand on l’habite à plusieurs et qu’il y a des grands et des gros qui déséquilibrent tout, des petits maladroits, des poltrons et des téméraires qui prennent des initiatives à contretemps… L’équilibre en est instable : il ne suffit pas de s’y asseoir et de ne plus bouger ; il faut apprendre à s’y tenir, à bien s’y comporter. Et cela vaut pour la barque qu’est l’Église : il ne suffit pas d’être baptisé pour se trouver à l’aise dans notre bateau. Bien des catéchumènes ou des recommençants dans la foi, bien des fidèles malades ou isolés peuvent en témoigner. Pour que la barque de l’Église ne se transforme pas en galère ou en radeau de la Méduse, une éducation est nécessaire, qui aide chacun à trouver sa place, l’endroit où il sera bien, l’endroit où il sera utile. Car il y a une place pour chacun ! Malgré ses limites, une barque protège du danger qui se tient sous nos pieds. La mer, dans la Bible, c’est le lieu de la mort ; une barque, c’est une protection contre la mort. Le moyen est pauvre mais il est sûr. Depuis l’arche de Noé, c’est ainsi que Dieu veut protéger l’humanité contre les démons. Ils sont légion ! L’embarcation n’empêche pourtant pas l’épreuve. La barque ecclésiale fait souvent peine à voir en notre temps ; elle est pourtant insubmersible. Et retenez bien ceci : elle n’est jamais aussi fragile que lorsque ceux qui la dirigent s’imaginent tout-puissants, mais elle n’est jamais aussi solide que lorsqu’ils en abandonnent la direction aux mains du Christ et de sa Mère. Enfin, ce récit de la naissance de l’Église établit une distinction, et même une certaine hiérarchie, entre ceux qui sont qui sont embarqués dans une même aventure : à savoir les pêcheurs et les poissons. A priori, personne n’a envie de revendiquer le rôle du poisson. Être une daurade anonyme, emprisonnée dans un filet, au milieu de dizaines d’autres daurades anonymes, c’est moins chic que de s’entendre appeler Pierre par le Seigneur Jésus. Pourtant, dans l’Église, personne n’est seulement pêcheur. Ou plutôt le seul pêcheur c’est le Christ. Avant de devenir pleinement pêcheur d’hommes, Simon-Pierre a lui-même été pêché et même repêché, sauvé de la noyade, quand, pris de frayeur après s’être vu marcher sur les eaux, il a commencé à couler (Mt 14, 30). Il a encore été repêché après sa trahison, quand Jésus l’a rattrapé au fond de l’abîme dans lequel il était tombé et qu’il a pleuré les larmes amères du repentir (Lc 22, 62). La Vierge Marie est la première des rachetés, mais, d’une certaine manière, Pierre est le premier des repêchés. Le Christ est le seul maître de la barque ; il a besoin d’aide pour sauver tous les hommes et les ramener à bord : alors il appelle Simon-Pierre et avec lui Jacques et Jean. Ils ne sont pas meilleurs que d’autres : mais c’est le choix du Seigneur que de les consacrer pour travailler avec lui. Ces pêcheurs repêchés ont une obligation stricte : se mettre au service du poisson. Pas à la manière d’un cuisinier mais à la manière d’un sauveteur. Quand il s’agit d’hommes, le fait d’être pêché ou repêché ne constitue pas une disgrâce mais le salut. Imaginez des personnes à la merci des flots après un naufrage en haute mer. C’est la nuit ; il fait froid ; elles vont mourir. Voir arriver une chaloupe ne constitue pas une humiliation ; leur désir de vivre est comblé. C’est ainsi que nous devons concevoir le métier de pêcheurs d’hommes. La communauté dominicaine qui constitue ce couvent n’a pas d’autre vocation que d’offrir la grâce dont elle-même a été gratifiée. « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile » dit saint Paul (1 Co 9, 16). Pêcheurs, prêcheurs : même combat. Alors répondons à l’attente du Seigneur en prenant notre place dans la barque de l’Église, humblement et résolument.