Homélie du 4e DC - 6 mars 2005

« Tsunami et châtiment divin »

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Jésus vit un homme aveugle de naissance. «Ses disciples lui demandèrent: « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit aveugle? » Jésus répondit: « Ni lui, ni ses parents n’ont péché, mais c’est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu. Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé; la nuit vient, où nul ne peut travailler. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Ayant dit cela, il cracha à terre, fit de la boue avec sa salive, enduisit de cette boue les yeux de l’aveugle et lui dit: « Va te laver à la piscine de Siloé (ce qui veut dire envoyé) ». L’aveugle s’en alla donc, il se lava et revint en voyant clair.» (Jn 9, 1-7).

«Elle est retrouvée! Quoi? L’éternité. C’est la mer allée avec le soleil». En écho à la parole d’Arthur Rimbaud, sur les panneaux publicitaires et dans les magazines, la publicité nous invite au voyage vers des pays où «tout est calme, luxe et volupté» (dixit Baudelaire). Dans ce grand mythe moderne, le Paradis terrestre existe: transparence de l’eau, douceur de la température, repos sur la plage au grand soleil et ivresse des fêtes qui durent toute la nuit.

La longueur de l’hiver dans l’hémisphère nord invite les populations des riches pays européens à aller dans ce qui leur est présenté comme un paradis. Or au début de l’année 2005, pendant les fêtes, une énorme vague a montré que ce paradis n’est qu’un rêve. Force nous est de reconnaître que le paradis terrestre n’existe pas; il n’a jamais existé ailleurs que dans l’imaginaire.

[|______|]

 

1. Les prédicateurs d’Islam ont tout aussitôt dit que le tsunami était le fait de la colère de Dieu pour punir des populations qui se détournaient de la rigueur de la foi en Dieu et à son prophète. Le monde chrétien a été plus discret – sans doute parce que notre culture est sécularisée. Malheureusement, dans une réunion ecclésiastique ces jours derniers, il y eut un propos qui a scandalisé. Je cite: « Le tsunami est la conséquence du péché originel ».

Réfléchissons un peu sur cette parole à la lumière de la page de l’évangile qui rapporte la guérison d’un aveugle-né. S’il y a un lien de causalité entre le péché et le malheur, Job nous a appris qu’il est faux de dire que tout malheur est l’effet d’un péché. Jésus écarte cette erreur dès les premiers mots de l’évangile de ce dimanche. À ses disciples qui demandent «Qui a péché, lui ou ses parents pour qu’il soit né aveugle?» Jésus répond sèchement: «Ni lui, ni ses parents!». Ce n’est pas lui!

Quelle indignité d’imaginer qu’un handicap soit un châtiment divin! Quel visage horrible que celui d’un dieu qui punit un innocent, un homme qui aurait péché avant de naître! « Ni lui, ni ses parents! » Ce ne sont pas ses parents! S’il y a une solidarité entre les générations, n’est-ce pas scandaleux que d’imaginer qu’un dieu punisse les enfants pour la faute des parents.

Pire, la référence au péché originel – entendu au sens commun de l’expression – dit que ce sont des milliers de générations et des milliards d’enfants, de femmes et d’hommes qui ont été, sont et seront châtiés pour la faute de leurs premiers parents, coupables d’avoir mangé du fruit défendu.

En disant «Ni lui, ni ses parents!» Jésus coupe court à l’explication qui fait appel à un dieu cruel dont la colère s’abat aveuglément sur des innocents. Cette image est hélas fort répandue, non seulement sur les lèvres des prédicateurs musulmans, mais chez les chrétiens eux-mêmes. Pour en sortir, regardons ce que fait Jésus: Jésus guérit cet homme et lui donne de voir. Telle est pour nous la révélation du vrai visage de Dieu. Un Dieu qui guérit, un Dieu qui donne aux aveugles de voir et combat l’aveuglement des chefs du peuple.

[|______|]

 

2. Pour bien comprendre quel est le Dieu de l’évangile, regardons comment Jésus a guéri cet homme. Il a fait de la boue qu’il lui a placée sur les yeux. Ceci n’a rien d’étrange si l’on se souvient que dans la Genèse, il nous est dit que Dieu forma l’humanité comme un potier pétrit l’argile avant de lui donner le souffle de la vie (Gn 2, 7), être de poussière et mortel par nature – comme le rappelle la liturgie du Mercredi des cendres au début du carême.

Au-delà de l’émotion, il faut donc parler de la création, sans esquiver la question du mal. L’expérience humaine commune et les connaissances scientifiques s’accordent avec ce que la Bible nous enseigne de la création: la création est l’œuvre de Dieu; elle est bonne et belle; mais elle n’est pas achevée. Elle n’est pas imparfaite, ni fruit d’une chute ou malédiction originelle comme le pense l’hérésie gnostique, elle est inachevée – belle et bonne en cet inachèvement même.

Telle est la réalité: Dieu a fait un monde inachevé. Ceci est d’expérience commune. Tout être est inachevé. Lorsqu’un enfant vient au monde, il est inachevé! Il a sa vie devant lui. Un jeune, un adulte ou une personne âgée, ont toujours devant eux un espace où advenir à leur vérité quel que soit leur état!

Pour cette raison, Jésus ne se contente pas de dire à ses disciples qu’il faut cesser de voir le malheur des innocents comme un châtiment de Dieu, il le présente comme l’occasion d’agir, quand il dit à ses disciples: «Il nous faut réaliser l’œuvre de Celui qui m’a envoyé». Cette parole, qui exprime un devoir, est au pluriel, car il ne s’agit pas seulement d’une action individuelle. Dans la création nous sommes solidaires et devons être coresponsables – ce qui tisse un lien entre les générations. Ainsi après avoir rétorqué à ses disciples qu’il fallait écarter l’image du dieu cruel, Jésus se met à l’œuvre. Notons qu’il ne le guérit pas tout de suite; il demande à l’aveugle d’aller à la fontaine et de s’y laver de sorte que sa guérison soit le fruit de sa démarche.

[|______|]

 

3. Cette marche vers la fontaine nous invite à reconnaître que dans un univers inachevé, s’il y a la stabilité de l’ordre et la réalisation du meilleur, il y a aussi place pour la fragilité, pour le désordre et pour des phénomènes imprévisibles. Ce mélange est-il une raison de penser à un dieu cruel et pervers? Ce le serait si nous n’étions pas attentif à celui qui nous parle. En effet, le refus puis l’appel de Jésus à agir sont tout aussitôt suivis par cette parole: «Il nous faut réaliser l’œuvre de Dieu tant qu’il fait jour; déjà la nuit approche, et personne ne pourra plus agir».

Jésus parle de sa mort et de sa résurrection. Jésus n’esquive pas la réalité. Il n’esquive pas la mort, il la traverse. Il lui faut vivre la mort pour devenir le sauveur de tous. Ainsi face au malheur du monde, les chrétiens ne cherchent pas Dieu dans la puissance de sa colère, mais dans le visage de Celui qui nous sera présenté vendredi saint avec les paroles: «Voici l’homme».

Là est la vérité du Dieu qui s’est fait solidaire de ceux qui sont victimes de la dureté de la nature et de la violence de l’histoire, pour les mener à l’achèvement de toute chose lors de l’universelle résurrection.

[|______|]

 

4. Il y aurait eu beaucoup à dire sur cette grande page de l’évangile de Jean. J’ai choisi de relever seulement les premiers mots, car beaucoup de gens, et surtout des jeunes, se posent la question du malheur qui accable les innocents: non seulement les catastrophes naturelles, mais ce qui arrive dans nos familles et chez nos amis et proches. Il ne faut pas se détourner de la question et écarter les fausses solutions en référence au châtiment de Dieu. Les jeunes ont bien raison de rejeter un dieu cruel qui punit les fautes des pères sur les enfants; le Dieu qui se révèle dans l’action de guérison de Jésus est celui qui seul mérite notre foi, une foi qui nous grandit et nous appelle à la responsabilité.

[|______|]

 

Un dernier mot enfin. Cet aveugle guéri n’a pas de nom. Qu’est-il, sinon tout être humain qui ne pourra connaître Dieu que s’il accepte de se laisser toucher par Jésus? Boue et salive sur les yeux, cet homme marche vers la fontaine, dont le nom est Envoyé. Qui est cet envoyé en forme de source? C’est Jésus en croix du côté de qui ont coulé du sang et de l’eau, signes de l’eucharistie et de l’Esprit Saint. Oui, buvons à la source qui nous donnera de voir clair et de mettre en pratique le commandement de Jésus: «Travaillez tant qu’il fait jour». N’est-ce pas notre honneur de travailler à donner la vie, nourrir, à produire des biens utiles, soigner, enseigner, innover, éveiller à la foi et appeler sans cesse à bâtir une civilisation de l’amour, avec pour horizon la vie éternelle.