Homélie du 16e Dimanche du T.O. - 22 juillet 2018

Un lieu à part pour se retrouver soi-même

par

« Venez, vous autres, à part, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu ! »
Comme ces paroles sont douces ! Et qui viennent de Jésus, avec toute son autorité… Voilà qui tranche avec le rugueux envoi en mission de dimanche dernier : finis la chaleur du chemin, le dénuement, l’incertitude de l’accueil dans les villages, la mendicité, le ventre creux et affamé, l’époumone dans le désert de l’indifférence… Enfin un peu d’humanité : « Venez […] à part […] et reposez-vous un peu »…
L’intention était bonne, et sans feinte de la part de Jésus ; peut-être même avait-il repéré, de science acquise ou infuse, un lieu tranquille, favorable au repos… Mais la foule, finaude, a deviné ce « plan retraite (ce plan vacances ?) » de Jésus avec ses disciples, et hélas elle l’a déjoué. À peine embarqués vers le désert, à peine le temps d’une traversée sur la mer de Galilée, et voilà la foule à pied, rapide et envahissante, qui attend Jésus et les douze sur un rivage habituellement désertique devenu — ô cauchemar ! — une plage saturée, noire de monde. En un mot : des vacances mal engagées, réduite à une velléité, à une traversée pour rien (« des disciples menés en bateau ») !
Jésus aurait fait un piètre tour-opérateur… Le désert du repos n’est ni désert ni repos ; voici un champ apostolique urgent : « les affaires reprennent » ! Jésus est victime de son succès, victime d’une trop grande compassion qui le remue jusqu’aux entrailles. Pas facile pour les disciples de marcher à la suite d’un tel maître, épris de sa mission !

Permettez-moi de m’arrêter sur une petite expression qui n’a pas l’air de grand-chose, mais qui dit beaucoup : ce fameux « à part » (qui revient deux fois dans notre passage). Dans le texte original grec kat’ idian signifie littéralement : kat’ (selon) et idian (le bien propre de tout un chacun) », autrement dit : « selon le bien propre de chacun », « dans le particulier le plus intime qui constitue chacun selon ce qu’il est profondément ». On retrouve cette racine dans des mots français comme « idiome (caractère ou parler propre, langage maternel) », « idiosyncrasie (= tempérament ou hypersensibilité personnelle) », et évidemment « idiot (personne limitée à son particulier, recroquevillées sur ses propres enfermements) ».
Jésus – pourrait-on dire – veut prendre ses disciples « à part », dans leur lieu propre et fondamental, sûrement pas pour en faire des idiots ! mais au contraire pour les remodeler selon ce qu’ils sont ou devraient être. Bref, c’est l’idée même d’une retraite ; qui plus est, dans le désert. Là, à part, Jésus peut recentrer chacun dans ce qui constitue sa propre identité. C’est déjà ce que Jésus vit personnellement dans sa prière au Père, et avec la même expression : « Et quand il eut renvoyé les foules, il gravit la montagne, à l'écart [kat’ idian, selon son être propre], pour prier » (Mt 14, 23).
On comprend qu’il n’y a là rien d’étriqué, et tout le contraire : le bien propre de Jésus, son constitutif intérieur, c’est la communion trinitaire qui irrigue son humanité. Loin de l’enfermer dans une fuite du monde, cette prière le centre sur sa mission rédemptrice.

Que Jésus veuille prendre ses disciples loin des foules, en « vacances trinitaires », quoi de plus juste et bienfaisant ? Jésus les centre sur lui qui est la clé même de leur être le plus intime… Vous allez me dire : oui, mais ça n’a pas marché ; les vacances ont échoué, interrompues avant d’avoir commencé…

Nous voudrions nous aussi des vacances avec Jésus, une retraite où nous retrouver nous-mêmes dans notre particulier. Nous voudrions nous reposer dans notre identité propre que Dieu connaît. Mais, comme pour toutes vacances d’ailleurs (avec nos familles qui nous renvoient au mystère de nos histoires personnelles), nous craignons que quelque chose vienne gâcher la belle opportunité offerte de sortir un peu du tumulte qui nous agite. Nous sommes tellement dispersés en nous-mêmes ! comme des brebis hagardes errant sur les collines des tentations. En Jésus, Dieu veut nous rassembler, nous sauver, nous rasséréner, nous conduire chacun, puis ensemble, vers des près d’herbe fraîche.

Mais pour que ce projet sauveur réussisse, il aura fallu que les « vacances » de Jésus et des siens s’interrompissent. Les « à part (kat’ idian) » de l’Évangile nous renvoient à la grande œuvre de Jésus :

  • Le prenant hors de la foule, à part, il lui mit ses doigts dans les oreilles et avec sa salive lui toucha la langue. (Mc 7, 33) = RECRÉATION
  • Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls, à l'écart, sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux (Mc 9, 2) = EN VUE DE SA PASSION QUI NOUS RECRÉE
  • Devant monter à Jérusalem, Jésus prit avec lui les Douze en particulier et leur dit pendant la route : « Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort » (Mt 20, 17-18) JÉSUS ASSOCIE EN RÉVÉLANT A SES DISCIPLES SON ŒUVRE DE SALUT

Finalement, le vrai repos nous ne l’acquerrons que dans la Patrie, et il aura coûté le travail immense du Fils de Dieu parmi nous. Si notre retraite idéale est manquée, si nous ne parvenons pas à « rentabiliser » nos vacances pour un repos mérité et nécessaire, peut-être pourrons-nous, comme les disciples, nous laisser fonder dans le travail de Jésus… Hors Toulouse ou dans Toulouse, mais à l’ombre de la grande Œuvre de Jésus (sa passion et sa résurrection), souhaitons-nous d’expérimenter combien il est doux et humble de cœur, et de trouver le vrai repos (cf. Mt 10, 29).
Ainsi, au « venez, vous autres, à l’écart, dans un endroit désert » de Marc répond le « venez à moi, vous tous qui peinez, qui êtes chargés, et moi je vous reposerai » de Matthieu (10, 28).
Puisse, cet été, Jésus nous « enseigner beaucoup », pour refaire nos âmes, pour parler à nos cœurs dans le désert où il nous conduit !