Homélie du 6e dimanche du T.O. - 11 février 2018

Un merveilleux lépreux

par

fr. Gilles-Marie Marty

La lèpre est une maladie spéciale. D’abord car elle défigure tant qu’on n’ose plus regarder le malade en face. Ensuite, elle est contagieuse. Enfin, l’Antiquité y voyait le symbole du péché : ce que la lèpre fait à la chair – elle la décompose – le péché le fait à l’âme : il la déstructure. Bref, elle faisait si peur que les lépreux étaient totalement rejetés. C’était la triple peine. Peine de la maladie, enfermés sans espoir dans leur corps délabré. Peine de la société qui leur interdisait tout contact. Peine de la religion, dont ils ne recevaient aucun secours.

Ce lépreux qui interpelle Jésus désobéit donc aux consignes de la Loi : loin de partir en criant, il s’approche ! Peut-être sait-il que Jésus établit souvent un contact physique avec les malades et les infirmes : il leur prend la main, met ses doigts dans leurs oreilles, ou bien sa salive sur leur langue, applique une boue sur leurs yeux. Mais un lépreux… Stupéfaction quand Jésus le touche, au risque d’être lui-même contaminé.
Frères, cette attitude de Jésus mérite qu’on lui consacre notre réflexion ce matin.

Les gens qu’il touche ont en commun un problème de santé si grave qu’ils ne peuvent pas s’en sortir. Ce n’est pas seulement leur santé qui est atteinte, mais leur vitalité même, et nul n’y peut rien. Les médecins ? Oui, leur rôle est de guérir le malade, si c’est possible. Mais aucun médecin, même le meilleur, n’a le pouvoir d’insuffler l’énergie vitale dans un corps. Aujourd’hui encore, les médecins honnêtes avouent souvent leur impuissance. Soit ils ne savent pas guérir, soit le patient ne peut pas guérir, car sa vitalité est trop faible : il est comme un cierge qui s’éteint inexorablement. Et nul n’y peut rien… Justement : la plupart des malades et infirmes que Jésus rencontre sont inguérissables. C’est pourquoi Jésus n’agit pas avec eux en médecin, avec diagnostic et prescription. Il n’est pas un réparateur de santé : il est le donateur de la vie. Il ne guérit pas : il vivifie.

Revenons à la question capitale : pourquoi Jésus a-t-il touché ce lépreux ? Le texte dit : « par compassion ». Nous aussi avons de la compassion, et elle n’a jamais guéri personne ! La seule explication de ce geste est que la vie humaine se transmet par contact corporel. Michel-Ange, à la chapelle Sixtine, le manifeste avec génie : Dieu aime les corps. Il les a créés pour faire de beaux gestes. Le patinage artistique par ex., et tant d’autres ! Par ses gestes, Jésus faisait d’une pierre deux coups : au malade, il donnait la santé, et à ses disciples il montrait le but de sa mission ici-bas.

Un article récent annonce que les gens nés après 2010 vivront en moyenne jusqu’à l’âge de 120 ans. Quelle chance ! Pourtant même après une si longue existence, eux aussi finiront au cimetière, pour la bonne raison que l’homme n’a en lui ni de quoi guérir, ni de quoi durer indéfiniment, ni d’échapper à la mort, et encore moins de quoi se sauver. Mais notre question insiste : pourquoi les gestes actuels du Christ – les sacrements – n’apportent-ils pas la guérison physique, comme les gestes Jésus, jadis en Terre sainte ?
Le contact entre Jésus et le lépreux l’avait aussitôt guéri ; mais où est passée la lèpre ? Se serait-elle évaporée ou bien, pour l’essentiel, n’a-t-elle pas trouvé un autre client ?

La réponse se trouve dans la Bible, dans une prophétie du prophète Isaïe (chap. 53) :
« Les gens [qui le voyaient en cet état] étaient horrifiés car il n’avait plus figure humaine, son apparence n’était plus celle d’un homme. Semblable au lépreux dont on se détourne, méprisé, rejeté de tous, homme de douleur, il était harassé par la souffrance… »
« Or – continue Isaïe – ce sont nos maladies dont il était chargé ; c’est pour nos fautes qu’il était transpercé, c’est à cause de nos péchés qu’il était écrasé… Et c’est par ses blessures que nous sommes guéris. »
Ainsi, au VIe siècle avant notre ère, le prophète avait déjà vu que la quintessence de la lèpre passerait du lépreux à Jésus, qui a librement accepté de la prendre sur lui.

Avant Pâque, les miracles de Jésus ont été un « admirable échange » où il prenait sur lui les maladies, et en retour offrait sa propre vitalité. Avant Pâque, ces miracles étaient donc des annonces, des anticipations, des promesses de sa Résurrection. Mais après sa Résurrection, il n’y avait plus besoin de la promettre, et les miracles de guérison physique sont donc devenus plus rares. Il y en a encore, à Lourdes (cf. Le Figaro de ce dimanche : « L’Église catholique reconnaît le 70e miracle de Lourdes ») et ailleurs, puisque nous avons besoin de signes ; mais ce n’est plus comme au temps de Jésus.
D’ailleurs, il suffit à chacun de s’interroger soi-même. Nous, fidèles de Jésus, quel est notre désir le plus fort, notre volonté la plus profonde ? Est-ce d’être guéris de nos misères terrestres ou bien d’être sauvés de la mort éternelle ? Appuyés sur la foi et l’espérance, notre réponse ne fait aucun doute.

Après Pâque, les miracles ont fait place aux sacrements, eux aussi « admirable échange » où désormais Jésus prend sur lui nos péchés, et nous offre sa propre vie divine. Les miracles de guérison physique étaient des annonces de la Résurrection de Jésus… les sacrements sont à la fois des rappels de sa Résurrection et des annonces de la nôtre.

Frères, que nous reste-t-il à faire ? Oh, quelle étrange question…
N’as-tu pas entendu l’évangile ? Ne vois-tu pas qu’on te donne ce lépreux en exemple ? Pas pour lui ressembler de visage, bien sûr, mais pour imiter son audace, certainement. Avance, toi aussi, et dis clairement : « Seigneur Jésus, si tu le veux, tu peux me purifier. » Et lui dira : » Je le veux, sois purifié, sois purifié et sois sauvé, sois sauvé et sois divinisé. »