Homélie du Pentecôte - 12 juin 2011

« Un pour tous, tous pour un »

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Nous avons chanté cette belle supplication pour la venue de l’Esprit Saint qu’est la séquence grégorienne « Veni Sancte Spiritus », et nous nous sommes efforcés de nous unir le plus possible, non seulement quant à la signification des mots, mais aussi dans la ligne mélodique et le rythme car le chant grégorien est par essence une monodie. L’idéal serait de n’entendre, malgré les diversités de timbres, qu’une seule voix. C’est l’affirmation musicale de l’unité, de celui pour qui l’on chante – Dieu, de ce que l’on chante – la foi, de ceux qui chantent – le Corps du Christ qui est l’Église. Si le Concile Vatican II demande que la première place soit conservée dans l’Église latine à cette forme de chant liturgique, celle-ci n’est pourtant pas la seule. Elle ne l’est ni en Occident ni a fortiori en Orient où prévaut une autre légitime tradition, celle de la polyphonie. Il ne s’agit ici ni d’une partition de soliste, ni d’un chant à l’unisson, mais d’une sorte de symphonie vocale où chacune contribue diversement à la beauté d’une expression commune. Il n’y a pas à opposer la monodie grégorienne à la polyphonie de la liturgie de saint Jean Chrysostome, par exemple. Le Pape Jean Paul II a suffisamment insisté pour que « l’Église respire avec ses deux poumons », et nous gagnons à être ouverts aux légitimes diversités des formes de chants qui accompagnent les légitimes diversités rituelles elles-mêmes. Mais il y a une limite pratique : nous ne pouvons pas les vivre au même moment ; nous ne pouvons au mieux que les alterner. Nous ne pouvons pas exprimer en même temps l’unité et la diversité. Nous pouvons dire une unité dans la diversité ou une diversité dans l’unité, mais l’un des deux termes, unité et diversité, doit précéder l’autre. Ce n’est pas si dramatique en matière de chant liturgique, mais cela ne vaut pas moins du mystère de Dieu. Je peux dire qu’il n’y a qu’un seul Dieu en trois personnes, Père, Fils et Esprit ou bien que le Père est Dieu, le Fils est Dieu et l’Esprit est Dieu, mais qu’ils ne sont pas trois Dieux mais un seul Dieu, deux expressions légitimes, plutôt monodique ou plutôt polyphonique pour ainsi dire, d’exprimer la foi, mais nous ne pouvons pas dire dans une absolue simultanéité unité et trinité. Et pour revenir à l’exemple de départ du chant liturgique, nous pouvons choisir le grégorien ou la polyphonie byzantine ou les deux alternativement mais à chaque fois il nous faut sacrifier l’un des deux « pour cette fois ».

Et pourtant il n’en est pas tout à fait ainsi. A cause de la Pentecôte que nous célébrons. A cause du Saint-Esprit que nous recevons. Ici l’unité vient coïncider avec la diversité. Chacun s’exprime par son propre don de l’Esprit, dans sa propre langue, et tous pourtant se comprennent ; tous comprennent les « merveilles de Dieu ». Comment cela est-il possible ? L’explication est visible : un même feu se partage en langues se posant sur chacun. Diversité des langues, unicité de l’Esprit. « Les dons de la grâce sont variés, mais c’est toujours le même Esprit », « le même Seigneur », « le même Dieu qui agit en tous ». Mais s’il est permis de pasticher un roman de cape et d’épée, ce n’est pas seulement « un pour tous », mais encore « tous pour un » : « chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous ». C’est pourquoi, notamment, Jésus, en soufflant sur ses disciples et en leur communiquant l’Esprit Saint leur donne à la fois pouvoir et responsabilité d’être les instruments de la justice et de la miséricorde de Dieu, de remettre ou de maintenir les péchés, car, comme le dit une oraison du Missel de l’Esprit Saint, il « est lui-même la rémission des péchés ». L’Esprit Saint est donc le lien de l’unité. Alors que le diable n’a de cesse de diviser, l’Esprit Saint n’a de cesse de rassembler, d’unir. Ce n’est pas simplement son rôle, c’est sa Personne, c’est Lui. Il est ainsi comme l’âme du Corps qu’est l’Église : « nous avons été baptisés dans l’unique Esprit pour former un seul corps. Tous nous avons été désaltérés par l’unique Esprit. » C’est pourquoi aussi la Pentecôte est comme une deuxième, peut-être même une première fête de l’unité des chrétiens. L’artisan le plus inspiré de l’œcuménisme, c’est Lui.

Il nous unit entre nous. Il nous unit encore en nous. Car la division n’est pas qu’entre nous, mais aussi en nous. Qui ne ressent en soi cette duplicité tragique décrite par saint Paul comme le fait que « je ne fais pas le bien que je voudrais, je fais le mal que je ne voudrais pas ». Et ceci, encore, dans le meilleur des cas, car il peut arriver aussi que je fasse le mal que je veux.. Mais faire le bien que je veux, est-ce possible ? Sans l’Esprit, non. Avec l’Esprit, oui. La séquence l’a chanté : « Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti. ». D’où la supplication qui fait suite, de réparer ce qui est blessé, d’unifier ce qui est divisé : « Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé. » Ces « misère de l’homme sans Dieu et grandeur de l’homme avec Dieu », nous les vivons dans notre prière et donc dans notre désir de Dieu. Nous ne savons pas prier comme il faut, mais l’Esprit vient au secours de notre faiblesse et il gémit en nous « Abba, Père ». Étant l’Esprit du Fils, il fait de nous des fils, capables ainsi de nous adresser au Père, par le Fils, dans l’unité de l’Esprit. Il n’est ni une colombe, ni un vent, ni un feu, ni une langue, ni une huile, mais chacune de ces figures nous aide à percevoir celui qui est l’amour en Dieu comme ce lien d’unité aussi entre nous et en nous, Celui en qui nous recevons notre passeport d’éternité, la charité, car « l’amour de Dieu a été répandu en nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné ».