Homélie du 27e Dimanche du T.O. - 6 octobre 2019

Une Église faite d’inutiles

par

fr. François Le Hégaret

Si vous avez lu le texte dans sa version liturgique actuelle, ou même la version de la Bible de Jérusalem paru en 2005, vous avez pu lire une traduction différente du terme « inutile ». En effet, le terme grec qui se trouve derrière (ἀχρεῖος) est difficile à traduire. Littéralement, il signifie bien « inutile », « impropre », « sans motif ». Mais alors se pose pas mal de difficultés de compréhension. En s’appuyant sur l’hébreu (שָׁפָל), on peut alors aussi le traduire par « humble », « quelconque » ou « simple ». Car si vraiment nous sommes des serviteurs inutiles, à quoi bon agir ? Autant faire autre chose, voire aller dormir. Et même, si nous sommes si quelconques que cela, donc interchangeables, quand est-il de ce regard d’amour de Dieu pour nous, donc forcément unique ? Aussi, peut-t-il sembler plus approprié de traduire le terme grec utilisé par saint Luc par « simple ». On peut alors percevoir aisément ce que le Seigneur demande à ses serviteurs, donc à nous-mêmes. Il ne faut pas s’enorgueillir des actes bons que nous pouvons faire pour Dieu. Passer du temps en prière, se lever le dimanche matin pour venir à la messe, prendre part à l’évangélisation de son quartier, au catéchisme dans une école… Toutes ces choses bonnes que nous pouvons faire nous ont été inspirées par Dieu. Nous rejoignons ici ce qui est demandé par saint Paul en 1 Co, et qui a été à l’origine de l’expérience fondamentale qu’a connu saint Augustin : « Qui donc t’a mis à part ? As-tu quelque chose sans l’avoir reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1 Co 4, 7). Nous chrétiens, qui avons été élus par Dieu, choisis pour être son peuple, nous ne faisons que répondre à l’initiative gratuite de Dieu à notre égard. Et saint Paul poursuit : « C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, à cause de votre foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas de vos actes, il n’y a pas à en tirer orgueil » (Ep 2, 8-9).

Si donc nous agissons comme chrétien, c’est d’abord et avant tout parce que Dieu nous a donné sa vie. Aussi, la seule attitude qui convienne à l’homme face à ce choix de Dieu est l’action de grâce. Aucune attente de salaire ne peut être demandée, aucune forme de rétribution ne peut être réclamée. L’orgueil est donc à bannir absolument.
Mais il nous faut aller plus loin. Le terme grec choisi par saint Luc est plus fort que la seule humilité, le simple abaissement. En saint Matthieu, ce même mot est utilisé dans la parabole des talents. Le serviteur qui n’a rien fait fructifier, qui a enfoui son talent dans la terre, est qualifié par le maître revenant de voyage par ce terme : « Quant à ce serviteur inutile, jetez-le dehors ! » (Mt 25, 30). Saint Luc aurait pu d’ailleurs choisir un autre terme qu’il connaît pour signifier l’humilité, comme celui qu’il a utilisé dans le Magnificat, où la Vierge rend grâce à Dieu qui s’est penché sur l’humilité de sa servante (ταπείνωσις), et qui élève les humbles (ταπεινός) (cf. Lc 1, 48. 52).

À quelle expérience le Christ nous renvoie-t-il pour nous qualifier de « serviteurs inutiles » ? Retournons à un des grands serviteurs de Dieu dans l’Ancien Testament, au roi David.
David se qualifie une fois de « inutile ». En voici le contexte. L’arche de Dieu va arriver à Jérusalem pour y demeurer. David l’accompagne sur le chemin, en offrant des sacrifices et en dansant devant l’arche. Il est vêtu d’un pagne, et, en dansant, il laisse voir sa nudité au peuple. Sa première épouse, Mikal, fille du premier roi Saül, le méprise alors. David lui répond : « C’est devant le Seigneur […] que je danse. Je m’abaisserai encore plus, et je serai même inutile à tes yeux ! » (2 S 6, 22). Et le texte conclut en disant : « Mikal, fille de Saül, n’eut pas d’enfant jusqu’au jour de sa mort » (6, 23). David a donc été inutile comme mari pour sa femme Mikal. Sa foi en Dieu, son service de Dieu, l’a rendu inutile.

Retournons à notre texte. « Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous auriez dit au mûrier que voilà : Déracine-toi et va te planter dans la mer, et il vous aurait obéi ! » La foi fait faire des choses folles, qui passe pour inutiles, aux yeux du monde, mais qui sont l’expression de l’activité de l’Esprit en nous. Planter un mûrier dans la mer, c’est bien quelque chose d’absurde. Laisser 99 brebis pour en chercher une, c’est absolument incohérent. Verser deux piécettes dans le tronc du temple, cela ne changera rien au résultat final. Être baptisé, aller à la messe, prier, consacrer sa vie à Dieu dans la solitude comme l’a fait saint Bruno… est-ce bien utile ? S’occuper des plus faibles, accompagner les mourants, visiter les personnes seules… est-ce que cela sert à quelque chose, aux yeux du monde ? Le fidèle du Christ sera donc toujours un serviteur inutile, pas simplement humble, mais dont l’utilité échappe au monde. Et chaque fois que nous essayerons de prendre les seuls critères de l’utilité du monde pour agir comme chrétiens, nous nous tromperons toujours.

Nous ne sommes pas le premier des serviteurs de Dieu. Cette place de serviteur inutile est avant tout occupée par le Christ lui-même. Et c’est d’ailleurs en se laissant cloué sur le bois, en manifestant sa faiblesse au plus haut point, qu’il a sauvé le monde. C’est pourtant lui qui nous servira. « Heureux ces serviteurs que le maître en arrivant trouvera en train de veiller ! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il les servira » (Lc 12, 37).