Homélie du 21e Dimanche du T.O. - 25 août 2019

Une porte étroite ou un appel large?

par

fr. Timothée Lagabrielle

Autour du repas dominical, la question de la famille qui rentre de la messe est (ou devrait être…) : « De quoi parlait l’évangile ? » (il y a quand même une dérogation : on a le droit aussi de se rappeler l’homélie…). Alors, aujourd’hui, en deux mots, que va-t-on dire à table tout à l’heure ?
On pourra dire : « Ça parlait de la porte étroite. » Matériellement, ce n’est pas faux. Mais nous pourrons aussi dire : « Ça parlait de la large invitation au Salut. »
Étrange, non ? Il y a les deux dans cet évangile : la porte étroite et l’appel large ? Est-ce donc un évangile « large » ou « étroit » ?

Si nous prenons cette page d’évangile telle que l’Église nous la donne aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous restreindre à la porte étroite. Non seulement parce que Jésus ne s’y restreint pas, mais aussi parce que nous recevons ces mots de Jésus avec l’éclairage de la première lecture et du psaume qui ont été choisis pour nous aider à recevoir ce texte (vous le savez bien : tous les dimanches du temps ordinaire c’est comme cela). Et autant Isaïe que le psaume 116 proclament la large invitation au Salut : « Je viens rassembler toutes les nations » annonce le prophète au nom du Seigneur ; et « Louez le Seigneur tous les peuples ! » commande le psaume.
Cela éclaire cette image de la porte étroite. Si l’appel au Salut est large, nous ne pouvons pas concevoir qu’il y a une porte étroite qui empêcherait que beaucoup passent en même temps. Quand Jésus parle d’une porte étroite, il ne veut pas dire que l’entrée dans le Royaume de Dieu sera congestionnée comme une autoroute qui bouchonne au niveau du péage au retour des vacances. Cette image de la porte étroite ne doit pas être conçue comme un entonnoir qui limite le nombre de personne pouvant entrer.
En d’autres termes, en utilisant cette image de la porte étroite, Jésus ne parle pas de la dimension communautaire du Salut mais de sa dimension personnelle. Ou encore, si vous préférez, il ne faut pas imaginer qu’il n’y a qu’une seule porte étroite par laquelle tous doivent passer, mais plutôt que chacun a sa porte et que cette porte est étroite.

Cela change un peu la perspective. Cet homme qui questionne Jésus conçoit sans doute le Salut comme une question de catégorie : d’être dans la bonne classe de personnes. Peut-être imagine-t-il que le Salut est pour les juifs qui sont héritiers de la promesse divine et que les nombreux païens ne seront pas sauvés ? Ou bien que le Salut est pour les Pharisiens, à l’exclusion des autres ? C’est-à-dire qu’il imagine que le Salut est obtenu quand on fait partie d’une bonne catégorie ? Peut-être qu’il pense qu’on est sauvé parce que faire tel genre d’acte — ou ne pas faire tel autre — met dans la bonne catégorie ? (C’est le genre : « Chez nous on ne fait pas cela. ») Ces perspectives sont insuffisantes, surtout si la catégorie des sauvés est conçue comme identique à une catégorie sociale et si la question du Salut est réduite à « y être ou ne pas y être ».
Jésus montre qu’il y a plus que cela. La question ne se réduit pas « à être sauvé ou pas ». Ce n’est pas seulement être en situation régulière ou irrégulière : la question est d’avoir une vie chrétienne intense. La question est l’intensité de la vie chrétienne : « Efforcez-vous ! »
Pour tout le monde, il s’agit de s’efforcer d’entrer par cette porte étroite. Pour chacun il s’agit de se concevoir toujours sur la route, toujours dans un processus de croissance avec de nouvelles choses à apprendre, des étapes à franchir, des péchés à combattre, des échecs à dépasser…
Si la porte est étroite, si ma porte est étroite, cela veut dire que je ne peux pas m’endormir en me disant que je suis tranquille par rapport à mon Salut. Je ne peux pas cesser de me remettre en cause.

Si la porte est étroite, cela veut dire que je dois bien viser pour l’atteindre et m’amaigrir pour la passer.
Pour bien viser, j’ai besoin d’être éclairé par Dieu sur ce qui est juste, sur ce qui est bon. Pour cela, j’ai de la chance : pourvu que je cherche, j’ai mille ressources pour trouver : le trésor de l’Écriture Sainte, en particulier l’Évangile ; le secours de l’Église par les enseignements du Magistère ; l’aide aussi des autres chrétiens qui partagent leur expérience, qu’ils soient vivants et près de moi ou peut-être morts et canonisés depuis longtemps.
Et pour m’amaigrir et être sûr de passer cette porte, je peux chercher à me détacher des attachements à ce que je laisserai ici-bas à l’heure de ma mort.