Homélie du 18e DO - 1 août 2010

Vanité ou grandeur ?

par

fr. Benoît-Dominique de La Soujeole

Pour celui qui ne connaîtrait de l’Ancien Testament que le Livre de Qohelet, la première Révélation biblique apparaîtrait singulièrement pessimiste: «Tout est vanité!». Tout, absolument tout en ce bas monde, y compris l’homme lui-même, est «vanité», c’est-à-dire vain, sans consistance bonne, éphémère, sans vraie valeur. Et cela n’est pas qu’une mention marginale de ce Livre, c’est tout au long de ses douze chapitres il ne cesse de répéter cela; il reprend même son refrain à la fin: «Tout est vanité» (Qo 12, 8).

Mais cette Révélation peut nous mettre mal à l’aise. En effet, nous dépensons la majeure partie de notre temps et de nos efforts pour ces choses-là que le Sage d’Israël ne cesse de qualifier de vaines. Notre vie est faite d’une suite ininterrompue de tâches domestiques, familiales, professionnelles, sociales…, et quatre-vingt dix pour cent de notre attention sont monopolisés par cela. Aussi notre vie peut-elle nous apparaître comme divisée en deux parts fort inégales: le réel concret (90%) et le spirituel (10%) que l’on loge comme on peut dans quelques parenthèses de la journée ou de la semaine. Mais alors, il faut bien reconnaître que le principal de notre vie est concentré dans les vanités…

S. Paul dans la Lettre aux Colossiens enfonce le clou: «Recherchez les choses d’en haut, et non pas celles de la terre…» (Col 3, 1-2), et l’Évangile selon S. Luc, à la façon si suggestive des paraboles, nous révèle la folie de ceux qui sont accaparés par les choses d’en bas et qui, fatalement, verront toutes ces choses s’évanouir un jour, fut-il le dernier. Leur vie leur apparaîtra alors comme un mirage…

Faudrait-il donc, pour être un chrétien véritable, et ne pas être condamné à vivre superficiellement, partir au désert? Or jamais l’Écriture, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament n’affirme cela. Et dans l’histoire deux fois millénaire du christianisme, ce sont toujours les hérétiques qui ont soutenu qu’il fallait abandonner le monde totalement pour devenir chrétien.

Comment donc, plongés que nous sommes dans les réalités incontournables de ce monde, ne pas y être englués comme un oiseau dans une marée noire de pétrole? Il ne peut s’agir de fuir ce monde – cela aussi est tout à fait vain – mais bien au contraire de le pénétrer au plus intime de cette vie nouvelle, celle de la grâce, qui conduit à la gloire. Oui, mais comment? Rappelons ici trois points majeurs:

1. Il convient que nous ayons un jugement clair, net et précis sur le bien et sur le mal. Il faut une netteté de départ ferme concernant les choix moraux fondamentaux. Il y a pour cela, par exemple, le Décalogue: tu ne voleras pas en particulier (et il y a bien des façons, fort subtiles, de voler). Notre vie doit reposer sur des prises de position morales claires car nous ne décidons pas de la bonté ou de la malice des choses et des actions. Le «mode d’emploi» de ce monde et de tout ce qu’il contient est donné par Dieu.

2. Se reconnaître défaillant. Nous sommes, il est vrai, souvent englués dans ces vanités, et avons bien souvent l’impression d’une vie divisée entre la semaine (les six jours où nous sommes absorbés par les nécessités de ce monde) et le dimanche (le premier jour de la semaine et non le dernier) avec l’impression d’avoir deux vies parallèles. Nous avons à approfondir sans cesse ce besoin d’être libérés par le Christ, c’est-à-dire ici unifiés, et cela est en particulier l’objet du sacrement de la Réconciliation. Ce sacrement est décisif pour que nos Eucharisties soient fécondes, portent le fruit attendu que sont nos actions, nos «œuvres», et pour qu’elles ne soient pas comme un emplâtre sur une jambe de bois. C’est ce sacrement – indissociable de l’Eucharistie – qui progressivement ranime notre jugement moral et convertit notre présence au cœur des choses de ce monde.

3. Prendre à bras le corps ces réalités mondaines incontournables et en faire le grand lieu d’expression de l’amour de Dieu et du prochain. Faire de toutes ces activités et de tous ces usages des choses d’en bas l’expression d’une authentique charité. Autrement dit, mettre dans ces vanités ce poids d’amour qui va les convertir en d’authentiques grandeurs. Ce n’est donc pas à côté des nécessités inévitables de notre condition terrestre que s’élabore la sainteté, c’est au cœur de tout ce qui fait notre situation d’homme, et jusqu’au plus concret, que la grâce doit pénétrer pour convertir tout, absolument tout, ce qui fait notre vie et la rendre ainsi vraiment grande, c’est-à-dire sainte.

L’exemple du riche propriétaire est une illustration claire: il a une bonne récolte, et cela n’est en rien condamnable; il veut la conserver et cela est «normal». Mais il convient de recevoir ces fruits abondants dans l’action de grâce (honorer Dieu, source de tout bien) et d’avoir le souci des plus pauvres (aimer son prochain). Si le riche de la parabole avait agi en ce sens, il aurait été loué et béni par Dieu et par les hommes car il aurait montré l’authentique sagesse.

Il n’y a donc pas ici-bas deux mondes, l’un fait de vanités et l’autre fait des vraies grandeurs, il n’y a qu’un monde: celui qu’il nous faut convertir de la folie de la cupidité à la sagesse de l’amour.