Homélie du 6e dimanche du T.P. - 21 mai 2017

Vers le Père

par

fr. Jean-Miguel Garrigues

Saint Jean nous dit que le Christ, dans sa Pâque, passe « de ce monde vers son Père » (Jn 13, 1). En cette fin du temps pascal, à la veille de l’Ascension, la liturgie tourne nos regards vers cette intimité du Christ avec son Père. Pour bien des chrétiens malheureusement le Père apparaît comme lointain, et ils se tournent vers le Christ dans son humanité, comme vers une sorte d’intermédiaire entre nous et Dieu, destiné à intercéder pour nous dans cette intimité avec le Père que nous n’avons pas. Nous passons ainsi à côté de ce qu’il y a de plus profond dans la foi chrétienne. Jésus dans son humanité est lui-même un don que le Père nous a fait : « Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique » (Jn 3, 16). Le Christ n’est pas un intermédiaire entre nous et un Dieu indifférent ou courroucé : il est un médiateur, ce qui est tout autre chose. « Je ne vous dis pas que j’interviendrai pour vous auprès du Père, car le Père lui-même vous aime » (Jn 16, 26-27). Le médiateur, c’est le Père lui-même qui nous le donne, pour nous faire sentir dans l’humanité de Jésus combien il nous aime. Jésus, avec l’Esprit Saint qu’il apporte, est l’expression du cœur de Dieu notre Père, l’expression la plus haute, la plus totale et parfaite de son amour.

C’est passer à côté de ce mystère, qui est au cœur de toute la vie et même de la personne du Christ, que de laisser au Christ la relation avec le Père, en nous contentant d’en être les bénéficiaires lointains. Il est triste que la foi de bien des chrétiens ne soit pas assez théologale, c’est-à-dire centrée sur Dieu lui-même, mais ne représente qu’une simple relation affective avec Jésus dans son humanité. Ce recentrage sur l’humanité du Christ est certes un progrès par rapport à un temps où bien des catholiques s’adressaient avant tout à la Vierge Marie et aux saints. Mais on ose encore trop rarement entrer dans la relation d’intimité du Christ avec son Père, qu’il est venu mettre à notre portée pour que « nous osions dire : Notre Père… », comme nous disons pourtant à chaque messe.

C’est aussi passer à côté d’une mission fondamentale qui est d’annoncer et faire découvrir au monde la paternité de Dieu, du Dieu vivant et aimant, « le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation » (2 Co 1, 3), qui s’est rendu proche de nous comme « Père de notre Seigneur Jésus Christ » (Rm 15, 6). J’étonne souvent des chrétiens en leur disant que nous autres, nous sommes — avec les juifs, mais d’une manière plus radicale qu’eux — les messagers pour le monde de la paternité de Dieu. Aucune religion ne prétend faire entrer dans la relation avec Dieu-Père comme la religion biblique. La paternité de Dieu n’y est présente au mieux que de manière métaphorique, quand elle n’est pas purement et simplement exclue, comme chez les musulmans, que nous côtoyons maintenant si souvent dans notre vie quotidienne. Jamais un musulman cohérent avec la croyance coranique n’appellera Allah « Père », ni ne le priera en l’invoquant ainsi. C’est même pour lui un blasphème. Beaucoup de chrétiens sont persuadés qu’au-delà de la foi biblique, presque tous les hommes religieux s’adressent à Dieu comme à un père : ce n’est pas le cas.

Cela doit nous renvoyer par contrecoup à la grave responsabilité qui découle de l’immense mission qui est la nôtre : faire découvrir aux hommes un Dieu qui est père. Cela commence par ce qui est la conséquence immédiate de la paternité universelle de Dieu : notre fraternité avec tout homme en Jésus, quelle que soit sa race, sa langue, sa nationalité, sa culture ou son milieu social. Si nous croyons cela, ce n’est pas au nom d’un universalisme abstrait, ce n’est même pas ultimement au nom d’une nature humaine commune, car ce n’est pas à ce titre que le Dieu Créateur est père. C’est parce qu’il s’est révélé tel à travers toute l’histoire sainte biblique en nous donnant la grâce d’être pour lui des enfants d’adoption et, à la suite de notre péché, en nous la rendant en son Fils unique, le Bien-aimé. Voilà la révélation de la Bible, et il n’y en a pas d’autre.

Nous avons donc une immense mission d’annoncer que Dieu est Père par la parole, mais tout autant en faisant que la communauté des croyants que nous appelons l’Église soit ouverte à la fraternité universelle. C’est dans la mesure où en Jésus nous formons réellement une communauté de frères ouverte à tout homme, que nous manifestons au monde que nous avons un Père dans les cieux. Dès que nous réduisons l’Église à quelque chose d’autre que cette communion fraternelle — qui est notre commune relation au Père par le Fils dans l’Esprit —, nous obscurcissons le témoignage de la paternité divine qui est pourtant au cœur de notre foi. Certes nous portons cet immense mystère dans nos pauvres vases d’argile, mais il nous a été donné par grâce de le connaître, et nous aurons à en rendre compte.

Avec Jésus et en lui, nous appelons Dieu « Abba », c’est-à-dire papa, père chéri. Ce nom que l’évangile de saint Marc rapporte (Mc 14, 36), en le gardant en araméen, comme celui que Jésus emploie au moment de sa plus grande obéissance aimante au Père à Gethsémani, voici que saint Paul nous dit que le Saint-Esprit « le crie dans nos cœurs » (Ga 4, 6) et « nous fait le crier » (Rm 8, 15). Invoquer Dieu en l’appelant non seulement « Père », mais Abba, « Père chéri », « papa », dans une intimité d’amour qui est celle du Christ dans la communion de l’Esprit Saint, voilà le cœur même de la foi chrétienne. Oserons-nous, par notre témoignage de foi et de fraternité, être pour ces musulmans que nous côtoyons chaque jour les révélateurs de cette paternité de Dieu ? Le Christ dans son humanité pascale est « porte », « chemin », « passage » vers le Père. « Je monte vers mon Père et votre Père » (Jn 20, 17), dit-il à Madeleine qui veut le retenir pour le ramener dans sa vie antérieure à la Pâque. Laissons-nous donc décentrer par lui de nous-mêmes, de tout autre critère d’identité et d’appartenance, pour être les enfants du Père et manifester à tout homme qu’il est aimé par un Père qui le désire et le cherche afin de l’attirer à lui pour toujours.