Homélie du 8 novembre 2020 - 32e Dimanche du T.O.

Viens, Seigneur Jésus !

par

fr. François Daguet

Cette parabole est la seconde par laquelle Jésus prend l’image des noces pour nous révéler la nature de la relation que nous sommes invités à nouer avec lui. La première, entendue il y a quelques semaines, était celle des invités aux noces du Fils du roi. Dans les deux cas, il y a ceci d’étrange que l’époux est présent, mais non l’épouse. On a saisi le sens de ce langage parabolique qui ne cherche pas la parfaite cohérence : ces noces, ce sont celles de notre âme avec le Christ. C’est lui l’époux, et il veut s’unir personnellement avec chacun, et ainsi avec son épouse, l’Église, que nous formons tous ensemble. Ces jeunes filles, ce sont celles qui, dans un mariage juif du temps de Jésus, accompagnaient la fiancée jusqu’à la salle des noces.

Dans ce contexte de noces, la parabole d’aujourd’hui met l’accent sur deux aspects particuliers. D’abord, l’attente de l’époux. On l’a noté : aucune des vierges qui attendent l’époux ne parvient à rester éveillée. Le Christ, par là, nous enseigne : le chrétien est un veilleur qui attend sa venue. Il ne cesse de nous le dire, et nous ne l’entendons pas : « Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! » (Mc 13, 35-37). Le Christ peut venir à l’improviste dans notre vie, nous visiter ou nous rappeler à lui ; nul ne sait ni le jour ni l’heure. Mais il nous dit aussi qu’il reviendra dans sa gloire. Et c’est aussi ce dont il parle dans cette parabole : de la venue du Royaume, de son Règne en plénitude, de son retour glorieux.

Et cela aussi, nous avons beaucoup de mal à en vivre. L’Église a du mal à en vivre, parce que, comme dans la parabole, l’époux tarde à venir. Les chrétiens des premiers temps, et saint Paul lui-même, pensaient à un retour imminent du Christ. Et, progressivement, ils ont compris que l’époux tardait à venir. Et cela fait 2000 ans qu’il tarde. Croyons-nous vraiment au retour glorieux du Christ ? Et surtout, l’attendons-nous ? Cherchons-nous à le hâter ? Tout à l’heure, après la consécration, nous chanterons l’anamnèse, qui fait mémoire de ce que le Christ a vécu, qui le glorifie pour ce qu’il est aujourd’hui et qui appelle son retour : « Nous attendons ta venue dans la gloire », ou « Viens, Seigneur Jésus »… Le pensons-nous vraiment, l’espérons-nous vraiment ?

C’est qu’il n’est pas facile de demeurer en veille, et d’y demeurer longtemps. Entreprendre une action d’éclat, se mobiliser pour elle, est en un sens plus aisé. Veiller alors qu’apparemment rien ne se passe est moins glorieux et beaucoup plus difficile. Nous risquons d’être comme le héros du roman Le désert des Tartares qui abandonne sa forteresse après trente ans de veille et alors que la bataille va commencer. Je crois qu’il nous faut retrouver le sens de l’attente de la venue du Christ.

Ce temps spécial que nous vivons, où nous sommes mis en face des incapacités humaines à sauver le monde, peut être pour nous l’occasion de crier vers Dieu et d’appeler sa venue. Il y a, dans la vie liturgique de l’Église, cet office de la nuit qui s’appelle, justement, des vigiles, où l’Église, au cœur de la nuit et de son obscurité, rend gloire à Dieu et appelle son retour. Eh bien, au cœur de l’obscurité de notre monde, qu’il cherche à conjurer par toutes ses lumières artificielles, les chrétiens doivent être les veilleurs qui attendent inlassablement la venue du Sauveur, et qui le supplient de hâter sa venue. Saisissons cette occasion de retrouver le sens de l’attente et de la veille.

Alors, la question se pose naturellement : que faire ? Ici aussi, la parabole nous enseigne. Il s’agit de nous munir de l’huile qui nous permettra d’entrer dans la salle des noces avec l’époux. Quelle est donc cette huile qu’on ne peut pas offrir à ceux qui n’en ont pas ? Je vous livre ici l’interprétation de sainte Catherine de Sienne qui me semble très juste. Cette huile, dont il faut pourvoir la lampe pour qu’elle éclaire, c’est la grâce ou la charité qui doit emplir notre cœur. Entendons-nous bien : la charité comme vie et don de l’amour de Dieu, celle que nous avons reçue à notre baptême, et qui a vocation à croître tout au long de notre vie d’ici-bas. Remplir sa lampe d’huile c’est, tout au long de sa vie, faire fructifier la grâce reçue de Dieu. Cela n’appelle pas des actes héroïques à tout instant, cela passe par la vie de la charité au quotidien. Et les prochains qui doivent en profiter sont d’abord nos proches. Il est assurément beau et noble de souffrir de l’état du monde, mais il est meilleur de poser un acte de charité envers celui qui est à mes côtés. Et cela appelle notre engagement personnel. Si nous ne vivons pas de la charité en cette vie, nous serons comme ces vierges dont la lampe est vide lors de la venue de l’époux. Personne ne pourra les remplir pour elles.

Vous connaissez sans doute cette histoire de la vie de saint Louis de Gonzague et qui faisait la joie de Charles Péguy. Alors qu’il jouait dans la cour avec quelques garçons à ce jeu qu’on appelle « la balle au chasseur », l’aumônier, qui était chargé de surveiller son éducation religieuse, s’approche de lui et lui dit : « Louis, écoutez-moi ! Supposez qu’à ce moment même on vienne vous dire que la fin du monde va avoir lieu dans un instant, que vous allez paraître devant Dieu, que vous serez jugé par le Juge suprême et que, de son arrêt, se décidera votre éternité. Que feriez-vous ? » Il répondit : « Eh bien, je continuerais à jouer à la balle au chasseur ! » L’attente et l’espérance du retour glorieux du Christ, si elles doivent stimuler notre prière et faire de nous des veilleurs, ne perturbent en rien notre vie quotidienne, si nous la vivons dans la charité. Accomplissons toutes nos tâches, notre devoir d’état, mais dans la charité : c’est ainsi que nous pouvons devenir et vivre comme des veilleurs au cœur de ce monde.

Aujourd’hui, au cours de cette eucharistie, que nous y participions par la présence physique ou par l’intention, nous venons recharger nos lampes en renouvelant la charité que le Christ veut y verser. Vivons-la dans la foi et l’espérance de sorte que nous puissions dire, en toute vérité, les paroles de l’Apocalypse qui viennent clore le Livre des Écritures, la Bible : « L’Esprit et l’épouse disent : Viens… Amen, viens Seigneur Jésus » (Ap 22, 17.20).

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