Homélie du 7e DP - 28 mai 2006

Vivre d’espérance

par

fr. Gilles-Marie Marty

En ces jours-là, les frères étaient réunis au nombre d’environ 120, et, pour la première fois, Jésus n’était pas parmi eux…

Au fond, c’est normal: on ne ressuscite quand même pas pour s’éterniser ici-bas!

Jésus leur a donné des preuves de sa résurrection, 40 jours durant, car certains étaient lents à croire. Mais maintenant, c’est fini. Il ne marchera plus avec eux. Il ne parlera plus avec eux. Il ne boira plus avec eux. Il est parti.

Est-ce à dire qu’il est absent? Quand vous ou moi partons quelque part, on s’absente… Les gens disent «vous êtes parti, ça fait un vide…». Eh oui: quand on part, on n’est plus là. Ça paraît évident…
Pourtant, ça ne l’est pas. Cela n’est vrai que pour les mortels, les «non-ressuscités».
Quand on est ressuscité, c’est le contraire. Quand on part, on est encore là. Pas de la même façon, mais pour de bon.

Je n’ai pas le temps de vous l’expliquer davantage ce matin. D’ailleurs, il vous suffit de demander à une fille rousse. Pourquoi une rousse?… parce qu’elles ont la peau sensible. Observez-les à la plage. Si le soleil est éclatant, elles restent prudemment dans l’eau. Mais dès que le soleil se cache, aussitôt les voilà sur le sable pour des heures… Et le soir, on dirait des langoustines… Demandez ce qui est arrivé. Elles répondent «c’est pas juste, le soleil était parti… il n’était plus là!». Justement: le soleil, quand il est parti, il est encore là…

Donc Jésus est parti et il est encore là. Il est présent, invisiblement. Caché peut-être, mais avec une sacrée réverbération… En tout cas, les disciples ne s’y trompent pas!

Pierre se lève et parle avec autorité (à la place Jésus). Or tout le monde l’écoute et lui obéit. Cela ne va pas de soi. Souvenez-vous: avant la Passion,les Apôtres se disputaient, dans le dos de Jésus, pour savoir qui était le plus grand… Alors on pourrait penser qu’un disciple défie Pierre en demandant: «que disais-tu, il y a 7 semaines, dans le palais de Caïphe?»…

Or il n’y a absolument rien de cela. Aucune suspicion. Personne ne revient sur la trahison de Pierre. Pierre ne condamne pas Judas. C’est que, depuis Pâques, un changement radical a eu lieu. Désormais, une seule chose leur importe : accomplir la volonté du Ressuscité.

Et pour commencer, compléter le Collège des Apôtres, puisque Jésus en avait établi Douze.
Leur façon de s’y prendre est instructive: un beau mélange d’initiative et d’abandon.
Pierre prend l’initiative: il décide du profil adéquat et du choix des candidats. Pourtant, ce n’est ni lui, ni même les Onze, ni même les 120 disciples, qui désignent l’élu. Ils auraient pu. Mais ils préfèrent tirer un sort, c’est-à-dire s’effacer.

Car ils sont conscients que c’est au Christ qu’il revient de choisir un Apôtre!
Au moins à ce moment, puisque l’Esprit de Jésus n’était pas encore venu en plénitude.
Après la Pentecôte, ce sera différent, au point que les Apôtres affirmeront sans rougir: «l’Esprit-Saint et nous-mêmes avons décidé que…». Mais ce sera pour plus tard.
Pour l’instant, on est dans cette brève période entre Ascension et Pentecôte. Restons-y.

Les Apôtres ne disent pas «on ne peut rien faire: on n’a pas encore reçu l’Esprit-Saint!». Au contraire, ils sont si sûrs que Jésus accomplira sa promesse («vous allez recevoir la force de l’Esprit-Saint… et vous serez mes témoins … jusqu’aux extrémités de la terre» [Ac 1, 8]) qu’ils préparent l’Église pour la mission annoncée.

Je voudrais en tirer deux leçons capitales pour nous.

D’abord, je suis frappé que le premier souci des Apôtres soit de se préparer à témoigner de la Résurrection. C’est pour cela que l’Église existe! Dire «l’Église apostolique», c’est dire qu’elle est missionnaire par nature, et que cette mission est confiée par Dieu aux Douze.
Une Église qui négligerait cette mission ne serait plus la véritable Église du Christ.
Des chrétiens qui accepteraient la grosse ânerie à la mode («la foi est une affaire privée») ne mériteraient pas le nom de chrétien qui fut porté par les disciples de Jésus.
Un chrétien est un homme dont le principal souci est de témoigner de Jésus ressuscité.

C’est la première leçon. La seconde est aussi capitale. On la trouve en se posant d’abord cette question:

-* qu’y a-t-il entre l’Ascension, montée du Christ, et la Pentecôte, descente du Paraclet?

Entre ce que l’Ascension exige et ce que la Pentecôte apporte?

ce qu’exige l’Ascension: croire, non seulement que Jésus est ressuscité (foi de Pâques)
_ mais qu’il demeure avec nous, ici-bas, invisiblement mais réellement

ce qu’apporte la Pentecôte: l’amour divin donné aux fidèles (à eux de l’accepter…)

-* qu’y a-t-il entre la mission du Christ et la mission de son Esprit?
-* qu’y a-t-il entre notre foi et notre charité (en supposant que nous ayons un peu des deux)?

Il y a un lien. Lien aussi discret qu’indispensable. Je laisse Charles Péguy le présenter :

La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs, et on ne prend pas garde à elle.
_ Sur le chemin du salut… sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs, la petite espérance s’avance. C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
_ Car la foi ne voit que ce qui est, et elle (l’espérance) voit ce qui sera.
_ La charité n’aime que ce qui est, et elle (l’espérance) voit ce qui sera.

Mes frères, comment pourrions-nous recevoir l’Esprit-Saint sans l’avoir d’abord espéré ?

Espéré, c’est-à-dire attendu avec la certitude que Jésus accomplira ses promesses, le moment venu.
En effet, ne nous y trompons pas: l’Esprit ne peut être donné qu’à ceux qui le méritent!
Qui le méritent… non par de belles actions certes, mais par leur espérance.
Espérer, c’est prier ainsi: «Seigneur Jésus, je crois en toi; je crois en l’accomplissement de toutes tes promesses; et donc je m’abandonne à toi dans la paix».

Voila pourquoi cet unique dimanche entre Ascension et Pentecôte est si précieux…

C’est qu’il montre l’attitude nécessaire à qui n’a pas reçu la plénitude de l’Esprit-Saint.
En effet, que doit faire le chrétien qui n’a pas encore reçu le Paraclet en plénitude?

Que doit faire le chrétien fidèle qui ne voit aucun fruit à sa fidélité?

Que doit faire celui qui sème et qui ne voit pas se lever de moisson?

Que doit faire la femme stérile croyante mais en qui rien ne se produit?

Que doit faire l’Église en Europe, qui se réduit à une peau de chagrin?

Que doivent faire les amis du Christ qui voient se répandre les pires âneries à son sujet, et disparaître les bases de la vérité et de la morale?

Que doivent-ils faire? Que devons-nous faire?

Nous devons nous inspirer des premiers chrétiens!

La force de nos premiers frères fut de s’appuyer totalement sur la prière de Jésus, que nous venons d’écouter «Père, je viens à Toi pour qu’ils aient en eux la plénitude de ma joie».
Voila le secret des premiers frères, le socle de leur espérance, qui a changé leur perception de la vie et de la mort, du temps et de la peur, du devoir et du succès, et de tout le reste…

À partir du moment où on croit que Dieu est Dieu et donc que la victoire lui appartient (quoiqu’il arrive ici-bas), à partir du moment où on croit que Jésus est Dieu, et qu’il a prié pour nous (dire que Jésus a prié pour moi!), à partir du moment où on croit que l’Esprit veut habiter en nous, et qu’Il finira par y arriver (même si je ne L’aide pas beaucoup)… alors… tout change… Saint Jean n’exagérait pas au début de sa lettre: «tout ceci, nous vous l’écrivons pour que votre joie soit complète»(1 Jn 1, 4).

Alors on se découvre capable de vivre d’espérance (ce qui est encore plus fort que vivre d’amour); alors on peut chanter de tout cœur et en vérité: «bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son nom très saint, tout mon être!»(Ps 102).