Homélie du 13e Dimanche du T.O. - 7 juillet 2019

Votre mission, si vous l’acceptez…

par

fr. Jean-Thomas de Beauregard

« Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair ! » Les Apôtres se réjouissent du succès de leur mission : ils ont prêché, fait des miracles, même les démons leur sont soumis. Et ils ont tout à fait compris l’esprit de la mission, puisqu’ils attribuent leur succès à l’invocation du nom de Jésus, et non pas à leurs propres qualités. Dans le contexte de cet Évangile, la parole de Jésus sonne comme un avertissement : ce pouvoir de prêcher, de faire des miracles, de chasser les démons, ne doit pas faire tomber les disciples dans l’orgueil. Le démon lui-même avait reçu plus encore de la part de Dieu, et son l’orgueil l’a précipité immédiatement dans la chute. On croit entendre l’avertissement de l’oncle de l’homme-araignée à son neveu Peter : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. » Comme jeune prêtre, il m’arrive d’y songer.
Dans notre récit, les disciples invoquent le nom de Jésus pour contrer l’influence des démons. Le nom de Jésus comme rempart souverain contre le Diable : voilà une dévotion qui a été un peu oubliée, et qui mérite qu’on la réhabilite. Nos sœurs dominicaines du Saint-Nom-de-Jésus le savent, elles, que l’invocation au nom de Jésus chasse les démons (en plus de neutraliser les élèves les plus redoutables de leurs écoles). Le nom de Jésus, invoqué dans un murmure, ou hurlé au plus fort du combat, voilà une arme efficace dans le combat spirituel !

« Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair ! » Jésus manifeste par cette parole qu’il est Dieu, fils de Dieu, le Verbe éternel. C’est depuis son éternité qu’il a vu le plus beau des anges, Satan, dans l’unique instant de sa Création, refuser Dieu. À une éternité de bonheur dans la dépendance d’un Dieu qui est Amour, Satan a préféré, dans un éclair d’une lumière qui était comme son dernier feu, la rébellion. Toute sa destinée a été scellée en un instant. C’est que Satan est un ange. À l’instant de sa création, il était seul face à Dieu, qui l’avait doté d’une intelligence extraordinaire, capable de voir dans un seul instant toutes les données extérieures d’une situation, et de se déterminer en conséquence. Il était seul face au Dieu qui l’avait créé par amour, et qui était suspendu à sa réponse d’amour. Aucune tentation ne lui venait de l’extérieur, et sa volonté n’était pas inclinée au péché puisqu’il n’y avait pas encore de péché dans le monde. Mais il a refusé. Et parce qu’il est un ange, le choix de Satan était définitif, irrévocable, il en avait assumé par avance toutes les conséquences. Cela, le Verbe éternel l’a vu, et Jésus, vrai Dieu, vrai homme, peut encore l’évoquer devant ses disciples.

« Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair ! » Mes chers frères, nous ne sommes pas des anges. D’abord parce que nous avons un corps, qui est le plus souvent merveilleux, mais parfois un peu pénible, spécialement par temps de canicule au couvent des Dominicains. Nous ne sommes pas des anges parce que nous avons une intelligence limitée, et une volonté inclinée au péché depuis le péché originel. Sous ce rapport, nous sommes infiniment moins précieux qu’un ange, et beaucoup plus bas dans la hiérarchie des êtres créés. Mais le paradoxe, c’est que cette infériorité radicale est une bénédiction : un simple homme ne peut pas tomber du ciel comme l’éclair. L’homme ne peut pas tomber du ciel comme l’éclair parce que sa liberté s’exerce dans une histoire, faite d’hésitations, d’erreurs, de repentir, de fulgurances, de reculs, d’avancées. Notre vie humaine, dans sa pauvreté, est une histoire sainte, en vérité, au cours de laquelle Dieu frappe sans cesse à la porte de notre cœur, pour nous donner sa grâce. Et jusqu’à notre dernier souffle, nous sommes appelés à nous convertir, à faire le choix de Dieu. Ainsi dans le Ciel il y a des hommes et des femmes qui seront plus glorieux que les anges. On en connaît au moins un exemple : la Vierge Marie. Mais il y en a sans doute beaucoup d’autres. Il faut imaginer un bon ange, pas trop mal placé près du trône céleste de Dieu, regarder avec un brin de jalousie (si c’était possible) une Bernadette Soubirous, une Germaine de Pibrac ou une Thérèse de Lisieux lui passer devant, et aller s’asseoir sans façons aux pieds de Jésus…
L’infériorité de l’homme dans l’ordre de la nature est compensée, et plus que compensée, dans l’ordre de la grâce, pour peu que nous consentions à accueillir cette grâce chaque jour de notre vie. Au fond, entre l’ange et l’homme, le rapport est le même qu’entre du marbre et de la pâte à modeler. Le marbre est infiniment plus précieux, plus élégant, plus noble, que la pâte à modeler. Mais une fois qu’on lui a donné sa forme, cette forme est définitive, et ne peut disparaître sans briser à tout jamais le marbre qui devient irrécupérable. Ce marbre, c’est l’ange, fixé pour toujours, dès le premier instant de sa liberté, dans le choix qu’il a posé. Nous autres, frères et sœurs, nous sommes de la pâte à modeler. C’est moins classe, il faut le reconnaître, mais il y a un avantage : quand on se trompe, quand la forme obtenue n’est pas la bonne, on peut recommencer, et cela presque à l’infini. Quand je pèche, véniellement ou mortellement, Dieu peut toujours venir me chercher, et je suis encore capable d’accueillir sa grâce. Cela jusqu’au dernier souffle.

« Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair ! » Cette parole de Jésus, et le discours dans lequel elle s’enchâsse, s’adresse à ses disciples missionnaires, c’est-à-dire vous et moi. Cet été qui commence doit être un été missionnaire. Laïcs, religieux, vous êtes tous engagés. Sur les plages, à la montagne, en famille, avec vos enfants, vos petits-enfants, sur votre lieu de travail, où que vous soyez cet été le nom de Jésus doit retentir, être annoncé, à temps et à contretemps. Et ceux qui ne peuvent pas, ou plus, être sur le terrain, sont engagés pour prier pour ceux qui y sont. Chez les dominicains, on ne voit de l’extérieur que les frères qui battent des ailes, avec les sœurs apostoliques et les laïcs dominicains, mais le réacteur de l’avion ce sont les moniales qui prient pour nous dans le secret de leur monastère.

Vous êtes envoyés deux par deux, ou à plus. C’est capital. Être au moins deux, c’est la condition nécessaire pour vivre de la charité mutuelle ; mais attention, c’est aussi la condition suffisante pour s’enliser dans les conflits, le contre-témoignage par le manque d’amour. Pour la mission, Jésus donne quelques indications. D’abord, votre mission est en vue de la sienne. L’Évangile précise que les disciples étaient envoyés dans les villes où Jésus devait passer par la suite. Ça n’est jamais le missionnaire qui donne la foi à celui qu’il rencontre, la foi ne peut venir que de Dieu. Mais ça ne dispense pas de lui préparer le chemin, en éveillant les intelligences et les cœurs à sa Parole, en écartant les objections, en témoignant par l’amour mutuel, en assistant par le service. Le Seigneur saura faire porter du fruit à vos efforts. Ensuite, ne craignez pas la pauvreté des moyens. Pas de bourse, pas de besace, pas de sandales… Le missionnaire voyage léger, les mains vides mais le cœur plein. Enfin, ne vous souciez pas du résultat. Vous avez une obligation de moyens, pas une obligation de résultats. Jésus le répète : si on ne vous accueille pas quelque part, secouez la poussière de vos sandales ; si on n’accueille pas la paix que vous donnez, cette paix reviendra au moins sur vous. Dans tous les cas, même si votre mission semble un échec, elle vous aura au moins converti, vous, et c’est déjà merveilleux !

« Je voyais Satan tomber du Ciel comme l’éclair ! » La chute de Satan du haut du Ciel, c’était au tout début de l’histoire du monde. La bonne nouvelle c’est que Satan ne s’est jamais relevé. Quand on tombe de si haut on se fait mal, même quand on n’a pas de corps. Alors oui Satan trouve régulièrement un mauvais ange ou un pécheur pour lui servir de béquille, mais il fait piteuse figure. C’est un vaincu, et il le sait. Depuis la Croix et la Résurrection de Jésus, il sait même qu’il ne se relèvera jamais vraiment. Dans le combat de cette vie, nous savons donc que la victoire est déjà remportée, il n’y a plus qu’à nous l’approprier en la recevant, goutte après goutte, jour après jour, des plaies glorieuses du Christ ; il n’y a plus qu’à l’annoncer au monde qui l’attend. C’est votre mission pour l’été, si vous l’acceptez. Ce message ne s’auto-détruira pas, au contraire !