Le diaire des Jacobins

Sonnerie pour espérer : 15 avril

Le diaire des Jacobins du 15 avril 2020

Le fortifiant spirituel pour temps d’épidémie

Dosage quotidien

 

Ne pas rendre vaine la foi au Christ ressuscité

 

Adiutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit caelum et terram

Y eut-il dans l’histoire de l’Église plus étrange fête de Pâques que celle de l’année 2020 ? Il y en eut certainement de plus douloureuses ou de plus dramatiques, et il n’y a pas besoin d’aller chercher très loin dans le passé. Pensons aux célébrations pascales des chrétiens de Syrie ou d’Irak depuis près de vingt ans. Mais ces Pâques-là n’eurent rien d’étrange, au contraire.

La guerre, la violence, la cruauté, le mal visible des maisons et des églises en ruines, le mal repoussant des blessures dans la chair, le mal démoniaque des visages fermés à la pitié, des rictus de jouissance haineuse, des yeux figés dans une ténèbre brutale. Ce mal des péchés de l’humanité, déferlant comme un fleuve dont les digues ont sauté, n’en faisait que mieux ressortir l’urgence de Pâques, le besoin de Pâques. Car seul le Christ dans sa puissance divine peut renverser cet empire du péché qui contamine nos cœurs, lui seul peut en briser les chaînes incrustées dans notre âme, lui seul peut faire triompher sa vie. En Syrie ou en Irak, la résurrection du Christ ne voulait pas seulement dire quelque chose, elle était à peu près la seule chose qui ait encore un sens, la seule réponse qui soit à la mesure du combat. Combien ces Pâques de Syrie ou d’Irak sont éloignées de notre Pâques à nous, en 2020, en France. Pourtant, nous aussi sommes affrontés à un mal d’une ampleur qui nous dépasse. Nous aussi comptons les morts et les demi-morts par dizaines de milliers. Nous aussi sommes mobilisés de quelque manière par la lutte contre ce mal. Mais, curieusement, rien de tout cela n’a amené l’urgence de Pâques, le besoin de Pâques, sur le devant de la scène publique. Il ne fut même pas question de faire de Pâques autre chose qu’une cérémonie privée, une liturgie de coin-prière, un rite accompli incognito comme dans le bon vieux temps des régimes communistes. Comme si la résurrection du Christ n’avait rien à dire à notre société dans ce qu’elle est en train de vivre. Non, toute notre attention était tournée vers la guérison des malades et l’endiguement de l’épidémie. Tous nos efforts étaient concentrés à nous protéger du mal et non à nous en libérer, à nous conserver malgré le mal et non à nous confier à un Sauveur vivant. Voilà l’étrangeté de notre Pâques : nous sommes obsédés par la conservation de notre vie, mais aucunement par amour de la vie. Si nous aimions la vie, nous aurions tenus à ce que le Christ vivant soit publiquement fêté, notre société aurait vu dans Pâques l’occasion unique de placer notre vie entre les mains de l’Auteur de la vie. Mais voilà, si nous aimons notre vie, nous voulons la conserver sans avoir à la recevoir. Nous voulons la tenir entre nos mains, et la retenir. « Qui veut garder sa vie la perdra » nous a pourtant averti le Christ. Celui qui veut garder sa vie est condamné à la regarder s’échapper de ses doigts comme une poignée de sable.

Textes commentés

Écriture sainte

1 Co 15, 12-19

Si l’on proclame que le Christ s’est réveillé d’entre les morts, comment peut-on dire parmi vous qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? S’il n’y a pas de résurrection des morts, alors le Christ ne s’est pas réveillé. Et si le Christ ne s’est pas réveillé, vide est notre proclamation, vide est votre foi. On nous convainc d’être des pseudo-témoins de Dieu, puisque nous aurions témoigné de Dieu qu’il a ressuscité le Christ, alors qu’il ne se serait pas réveillé si du moins les morts ne se réveillent pas. Si les morts ne se réveillent pas, le Christ non plus ne s’est pas réveillé. Si le Christ ne s’est pas réveillé, vaine est votre foi, vous êtes encore dans vos péchés. Et encore, ceux qui se sont endormis dans le Christ ont péri. Si nous avons commencé à espérer dans le Christ jusqu’à maintenant pour cette vie seulement, nous sommes les plus misérables des hommes.

Saint Ambroise de Milan

Sur la mort de son frère Satyrus, § 102

Nous voyons quelle est la gravité du sacrilège de ne pas croire en la résurrection ; si nous ne ressuscitons pas en effet, le Christ est donc mort pour rien. Le Christ n’est donc pas ressuscité (cf. 1 Co 15, 13). Car s’il n’est pas bien ressuscité pour nous, il n’est certainement pas ressuscité du tout, lui qui n’avait pas de raison de ressusciter pour lui-même. L’univers est ressuscité en lui. Le ciel est ressuscité en lui. La terre est ressuscitée en lui. Il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle (Ap 21, 1).

Tertullien

La résurrection des morts (De la résurrection de la chair), trad. Antoine Eugène de Genoude, 1841 (cf. Madeleine Moreau, 1980), chapitre 8

Voyons maintenant par les dons qui lui appartiennent en propre, combien de prérogatives le nom de chrétien communique devant Dieu à cette frôle et abjecte substance. Certes, il suffirait à la chair que nulle âme ne pût absolument obtenir le salut à moins de croire, pendant qu’elle est dans la chair : tant il est vrai que la chair (caro) est la charnière (cardo) du salut. Enfin, quand l’âme est enrôlée au service de Dieu, c’est la chair qui la met à même de recevoir cet honneur. C’est la chair en effet qui est lavée pour que l’âme soit purifiée ; la chair sur laquelle on fait les onctions pour que l’âme soit consacrée ; la chair qui est marquée du signe sacré pour que l’âme soit fortifiée ; la chair qui est couverte par l’imposition des mains pour que l’âme soit illuminée par l’esprit ; la chair enfin qui se nourrit du corps et du sang de Jésus-Christ, pour que l’âme se repaisse de la substance de son Dieu. Elles ne peuvent donc être séparées dans la récompense, puisqu’elles sont associées dans le travail. Les sacrifices agréables à Dieu, je veux dire les laborieux exercices de l’âme, les jeûnes, les abstinences, la sobriété, tout ce qui accompagne la mortification des sens, c’est la chair qui l’exécute à son détriment.

Gn 2, 7 : Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la glaise du sol.

La résurrection des morts (De la résurrection de la chair), trad. Antoine Eugène de Genoude, 1841 (cf. Madeleine Moreau, 1980), chapitre 9

Figure-toi Dieu occupé tout entier à cette création ! Main, esprit, action, sagesse, providence, amour surtout, il y emploie tout son être. C’est qu’à travers ce limon grossier il entrevoyait son Christ, qui un jour serait homme, comme ce limon ; Verbe fait chair, comme cette terre alors. Le Père commence par s’adresser ainsi à son Fils : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Et Dieu fit l’homme », c’est-à-dire ce qu’il forma ; « et il le fit à l’image de Dieu », c’est-à-dire de Jésus-Christ. Car le Verbe est Dieu. Image de son Père, il n’a point cru que s’égaler à Dieu fût de sa part une usurpation ». Par conséquent, ce limon, qui revêtait dès lors l’image de Jésus-Christ dans sa vie future, n’était pas seulement l’œuvre, mais le gage d’un Dieu.

La résurrection des morts (De la résurrection de la chair), trad. Antoine Eugène de Genoude, 1841 (cf. Madeleine Moreau, 1980), chapitre 48

L’Apôtre, à mon avis, ayant exposé aux Corinthiens tous les préceptes de la discipline ecclésiastique, avait renfermé le fondement de l’Évangile et de leur foi dans la vérité de la mort et de la résurrection de notre Seigneur, afin de faire sortir la règle de notre espérance de ce qui en est le principe. C’est pourquoi il ajoute, « puisqu’on vous a prêché que Jésus-Christ est ressuscité d’entre les morts, comment s’en trouve-t-il parmi vous qui osent dire que les morts ne ressuscitent point ? Si les morts ne ressuscitent pas, Jésus-Christ n’est donc pas ressuscité. Si Jésus-Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine et notre foi est vaine. Nous serons même convaincus d’être de faux témoins à l’égard de Dieu, comme ayant rendu ce témoignage contre Dieu même, en disant qu’il a ressuscité Jésus-Christ, qu’il n’a pas ressuscité. Car si les morts ne ressuscitent pas, Jésus-Christ n’est pas non plus ressuscité ; votre foi est vaine ; car vous êtes encore dans vos péchés. Ceux qui sont morts en Jésus-Christ sont donc morts sans espérance ».

Quel est ici le but de l’Apôtre ? Que nous engage-t-il à croire ? – La résurrection des morts que l’on niait, dis-tu ? – Il voulait donc qu’on y crût à l’exemple de la résurrection de notre Seigneur. – Il n’en faut point douter. – Dis-moi, l’exemple s’emprunte-t-il aux choses qui se ressemblent ou qui diffèrent ? – Aux choses qui se ressemblent. – Comment donc Jésus-Christ est-il ressuscité ? Dans sa chair ou non ? Infailliblement, si tu entends avec les Écritures qu’il est mort et a été enseveli, mais mort et enseveli dans sa chair, tu accordes aussi qu’il est ressuscité pareillement dans sa chair. La substance qui est tombée par la mort, qui a été gisante dans le sépulcre, c’est celle-là qui est ressuscitée, non pas tant Jésus-Christ dans la chair que la chair dans Jésus-Christ. Si donc nous devons ressusciter à l’exemple de Jésus-Christ qui est ressuscité dans la chair, il est vrai aussi que nous ne ressusciterons pas à l’exemple de Jésus-Christ, si nous ne ressuscitons pas également dans la chair.

Saint Thomas d’Aquin

Sum. theol., IIIa, q. 53, a. 1, resp.

Il fut nécessaire que le Christ ressuscitât […] pour l’exhaussement de notre espérance. Car lorsque nous voyons le Christ ressusciter, lui qui est notre tête, nous espérons que nous aussi nous ressusciterons. C’est pourquoi Paul dit (1 Co 15, 12), si l’on prêche que le Christ est ressuscité des morts, comment certains parmi vous peuvent-ils dire qu’il n’y a pas de résurrection des morts ! Il est dit aussi en Jb 19, 25.27 [vulg.], je sais, c’est-à-dire je sais par la certitude de la foi, que mon rédempteur, c’est-à-dire le Christ, vit, en se relevant des morts, et c’est pourquoi je me lèverai de terre au dernier jour, voilà l’espérance qui est déposée en mon sein.

Sur Jn 11, 25-26

Jn 11, 25-26 : Je suis la résurrection et la vie. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Et celui qui vit et croit en moi ne mourra pas, à jamais.

Commentaire – Le pouvoir du Christ est vivificateur, et pour cette raison il dit Je suis la résurrection et la vie. C’est comme s’il disait à Marthe : Crois-tu que ton frère se relèvera au dernier jour ? La totalité de ce qui arrivera quand les hommes se relèveront, ce sera par ma puissance. C’est pourquoi moi, dont la puissance est telle que tous se relèveront, je peux aussi faire se lever ton frère maintenant. […]

Il faut savoir que lorsque le Christ dit Je suis la résurrection, cette parole possède une tournure causale. Comme s’il disait : Moi je suis la cause de la résurrection. On n’a l’habitude d’employer ce genre de tournure seulement à propos de ce qui est la cause de quelque chose. Or le Christ est la cause totale de notre résurrection, autant des âmes que des corps, et c’est pourquoi en disant Je suis la résurrection il parle de manière causale, comme s’il disait : tout ce qui se relève dans les âmes et dans les corps arrivera par moi. Ainsi Paul en 1 Co  15, 21 : la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. Or [pour continuer à parler à la place du Christ] lorsque je dis que je suis la résurrection, cela me vient de ce que je suis la vie. Car il appartient à la vie que certains soient ramenés à la vie, comme il appartient au feu que la mèche éteinte soit rallumée. Ainsi était-il dit plus haut (Jn 1, 4) : Dans le Christ était la vie, et la vie était la lumière des hommes.

Sur 1 Co 15, 24

1 Co 15, 24 : Après la résurrection de tous en lui, chacun à son rang, le Christ « remettra la royauté à Dieu le Père ».

Commentaire, n. 937Ce sera la fin de la résurrection. Et cette fin ne consistera pas à vivre de la vie du corps et de ses plaisirs […] mais à s’unir à Dieu par la vision immédiate et la fruition bienheureuse, et ceci, c’est remettre le royaume à Dieu le Père. C’est pourquoi l’Apôtre dit : Lorsqu’il aura remis, c’est-à-dire amené, le royaume, c’est-à-dire les fidèles qu’il s’est acquis par son propre sang (cf. Ap 5, 9), à Dieu le Père, c’est-à-dire en présence de Dieu, son créateur en tant qu’il est homme, et du Père en tant qu’il est Dieu […]. Et il remettra le royaume pour ne pas se l’accaparer, bien plus il règnera lui-même étant un seul Dieu avec le Père et l’Esprit-Saint.

Sur 1 Co 15, 17-19

1 Co 15, 17-19 : Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine ; vous êtes encore dans vos péchés. Alors aussi ceux qui sont morts dans le Christ ont péri. Si c’est pour cette vie seulement que nous avons mis notre espérance dans le Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes.

Commentaire, n. 920-925 – Si la foi des Corinthiens en la résurrection du Christ était vaine, « l’Apôtre montre qu’il en résulterait trois incohérences. — Premièrement, s’il est établi que la foi purifie les péchés, car Dieu purifie les cœurs par la foi (Ac 15, 9), il est aussi établi que la fausseté n’a pas la vertu de purifier. Si donc notre foi est vaine, ce qui serait le cas si le Christ n’est pas ressuscité, […] alors vos péchés ne vous sont pas remis et, comme l’Apôtre l’ajoute, vous êtes encore dans vos péchés. — Mais l’on pourrait dire que si la foi ne purifie pas les péchés, ils pourraient à tout le moins être purifiés par les bonnes œuvres. L’Apôtre ajoute alors la deuxième incohérence, à savoir que les morts, qui ne peuvent être purifiés dans l’autre vie, ont péri sans espérance de salut […] parce qu’il n’y a plus dans l’autre vie aucune œuvre méritoire. — Mais parce que l’on pourrait encore dire : je ne m’occupe pas des péchés, je ne me soucie pas des morts, pourvu que j’aie en cette vie le repos et la tranquillité, l’Apôtre ajoute une troisième incohérence : Si c’est pour cette vie seulement que nous avons mis notre espérance dans le Christ, nous sommes les plus malheureux des hommes. L’Apôtre introduit ce raisonnement : s’il n’y a pas de résurrection des morts, il s’ensuit que les hommes ne peuvent obtenir aucun bien, sinon en cette vie seulement ; et s’il en est ainsi, ceux-là sont donc les plus malheureux, qui en cette vie supportent tant de maux et de tribulations. Donc, comme les apôtres et les chrétiens endurent de nombreuses tribulations, il s’ensuit qu’ils sont plus malheureux que les autres hommes, eux qui du moins jouissent des biens de ce monde.

Mais les chrétiens n’auraient-ils pas pour se consoler de multiples biens de l’âme dans l’autre vie, même en l’absence de résurrection des corps ? Deux réponses. « — Si l’on nie la résurrection du corps, il n’est pas facile, bien plus il est difficile de soutenir l’immortalité de l’âme. En effet, il est certain que l’âme est unie au corps naturellement, et qu’elle n’en est séparée que contre sa nature et par accident ; aussi l’âme dépouillée du corps est-elle imparfaite, aussi longtemps qu’elle en est séparée. Or il est impossible que ce qui est naturel et par soi, soit fini et comme annihilé, et que ce qui est contre nature et par accident, soit infini, si l’âme perdure toujours sans le corps. C’est pourquoi les Platoniciens, supposant l’immortalité, ont supposé la réincarnation, bien que ce soit hérétique. Ainsi donc, si les morts ne ressuscitent pas, nous ne mettrons notre espérance qu’en cette vie. — Deuxièmement, s’il est certain que l’homme désire naturellement son propre salut, cependant l’âme, étant une partie du corps de l’homme, n’est pas l’homme tout entier, et mon âme n’est pas moi ; par conséquent, bien que mon âme obtienne le salut dans l’autre vie, cependant ce ne sera pas moi ou bien n’importe quel homme. En outre, puisque l’homme désire naturellement le salut, même quant au corps, son désir naturel serait vain. » À l’inverse, les chrétiens sont-ils plus malheureux que les autres en cette vie, s’il n’y a pas de résurrection des corps ? « Les maux de ce monde ne sont pas désirables en eux-mêmes, mais en tant qu’ils sont ordonnés à quelque bien. Or les apôtres et les chrétiens ont souffert en ce monde beaucoup de maux ; si donc ces maux n’étaient pas ordonnés à quelque bien, ils seraient plus misérables que les autres hommes. Ces maux sont donc ou ordonnés à un bien futur, ou à un bien présent. Or ils ne sont pas ordonnés à un bien futur s’il n’y a pas de résurrection des morts. En revanche, s’ils sont ordonnés à un bien présent, c’est soit à un bien de l’intelligence […] soit au bien des mœurs. » Dans le premier cas, les chrétiens seraient comme ces philosophes prêts à supporter des maux pour parvenir à la vérité, à la différence près qu’ils supporteraient ces maux pour une idée fausse (s’il est faux qu’il n’y a pas de résurrection des morts). Dans le second cas, les chrétiens seraient comme ces philosophes prêts à supporter beaucoup de maux pour parvenir à la vertu et à la renommée, à la différence près « qu’il ne faut pas regarder comme une vertu et une gloire, mais plutôt comme une folie, le fait de vouloir renoncer à toutes les jouissances, de subir les peines de la mort et le mépris ».

Tous les textes discutés et les précédents diaires : http://toulouse.dominicains.com/actualites/#prieres
Dominicains de Toulouse
fr. Alain Quilici