Le diaire des Jacobins

Sonnerie pour espérer : 20 avril

Le diaire des Jacobins du 20 avril 2020

Le fortifiant spirituel pour temps d’épidémie

Dosage quotidien

 

L’espérance aux yeux ouverts

 

Adiutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit caelum et terram

La sagesse populaire nous apprend à ne pas prendre nos désirs pour la réalité. Il ne suffit pas de vouloir pour que ça arrive. Il ne suffit pas d’avoir envie pour que ça se fasse. À cet égard, le monde des boutons et des écrans tactiles nous ramène en enfance, parce qu’il nous donne l’illusion d’avoir prise sur le monde, simplement en exprimant nos désirs du bout des doigts.

Par exemple, on peut désirer obtenir un milliard de masques, et passer la commande, mais il y a loin de la commande à la réception, et à la réception d’un milliard de masques non défectueux.

Mais il y a plus grave que de prendre ses désirs pour la réalité, c’est de prendre ses désirs pour une espérance. Car si le désir est illusoire, il va nous entretenir longtemps dans l’illusion, il va nous faire perdre notre vie à attendre ce qui n’arrivera pas. Les utopies politiques sont un excellent exemple de désir transformé en espérance : on veut changer le monde, on veut qu’il soit autrement, selon le plan grandiose d’une imagination féconde, on est même prêt à sacrifier la vie des autres — toujours celle des autres — pour que l’espérance se réalise, et plus l’on avance plus le but se recule. Mais on s’accroche parce qu’on prend ses désirs pour l’espérance, jusqu’à ce que, quelques millions de morts plus tard, l’utopie apparaisse pour ce qu’elle est, un mirage criminel.

L’espérance que Dieu donne nous montre ce qui cloche avec nos désirs transformés en espérance. Ils ne visent jamais assez haut parce qu’ils ne visent pas Dieu. Seule la vertu théologale d’espérance apporte ce sursaut à nos désirs, qui les libère de ce que nous désirons avoir, pour accueillir ce que Dieu veut donner.

Textes commentés

Écriture sainte

Lc 24, 18-27

L’un d’eux nommé Cléophas lui dit : « Tu es seul parmi les résidents de Jérusalem à ne pas savoir ce qui s’est produit en elle ces jours-ci ? » Il dit : « Lesquelles ? » Ils répondirent : « Celles qui concernent Jésus le Nazaréen, prophète puissant en actes et en paroles devant Dieu et devant le peuple, comment les grands-prêtres et nos chefs l’ont livré au jugement et crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui délivrerait Israël. Mais après tout cela, voici déjà le troisième jour depuis que cela s’est produit. Des femmes et quelques-uns d’entre nous nous ont stupéfiés; étant allées très tôt au mémorial, ne trouvant pas le corps, elles sont venues dire qu’elles avaient eu une vision d’anges lesquels disaient qu’il est vivant. Étant allés au mémorial, certains des nôtres ont tout trouvé comme les femmes l’avaient dit, mais lui ils ne l’ont pas vu. » Il dit : « Ô dénués d’intelligence, lents dans leur cœur à croire ce que leur avaient annoncé les prophètes. Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? », et commençant par Moïse et tous les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait.

Saint Augustin

Ps 68, 4 (vulg., trad. Lemaître de Sacy) : « Je me suis fatigué à crier, et ma gorge en a été enrouée ; mes yeux se sont épuisés à force de regarder vers le ciel, dans l'attente du secours que j'espère de mon Dieu. »

8. Mes yeux ont cessé d’espérer en mon Dieu. Loin de nous d’attribuer cette parole à la personne de la tête. Loin de nous l’idée que ses yeux aient cessé d’espérer en son Dieu, les yeux de celui en qui bien plutôt était Dieu se réconciliant le monde avec lui-même. Lui, le Verbe qui s’est fait chair et qui a habité parmi nous si bien que non seulement Dieu était en lui, mais que lui-même était Dieu. Non, il n’en est pas ainsi. Les yeux de notre seule tête n’ont pas pu cesser d’espérer en leur Dieu, mais ses yeux ont cessé d’espérer en son corps, c’est-à-dire en ses membres. Telle est la voix des membres, telle la voix du corps, non de la tête. Et comment la reconnaître dans son corps et ses membres ? Est-il besoin de continuer ? Est-il besoin d’en évoquer la mémoire ? Quand il a souffert, quand il est mort, tous les disciples ont cessé d’espérer qu’il était, lui, le Christ. Les apôtres ont été vaincus par un larron qui alors que ceux-là ont cessé d’espérer a commencé de croire. Vois ses membres qui ont cessé d’espérer. Considère ces deux à la rencontre desquels il est venu après sa résurrection alors qu’en chemin ils conversaient ensemble. L’un d’eux se nommait Cléophas. Au moment de cette rencontre, leurs yeux avaient été retenus les empêchant de le reconnaître. Comment auraient-ils pu reconnaître par leurs yeux celui dont, par leur foi chancelante, il s’était éloigné par leur esprit. Quelque chose s’était passé dans leurs yeux de semblable à ce qui occupait leur esprit. Ils parlaient entre eux, et lorsqu’il leur a demandé de quoi ils parlaient, ils ont répondu : Es-tu complètement resté isolé dans ton pèlerinage à Jérusalem ? Ne sais-tu pas ce qui s’y est passé, comment Jésus le Nazaréen, puissant en actes et en paroles, a été mis à mort par les anciens et les chefs des prêtres ? Et nous, nous espérions que c’était lui qui allait racheter Israël. Ils avaient espéré et n’espéraient plus. Leurs yeux avaient cessé d’espérer en leur propre Dieu. Mais de tels hommes, il les a transfigurés en lui-même lorsqu’il a dit < dans le psaume > Mes yeux ont cessé d’espérer en mon Dieu. Et cette espérance-là, il la leur a rendue quand il a présenté ses cicatrices à leur toucher. Aussitôt qu’il les a touchées, Thomas est revenu à l’espérance qu’il avait perdue, et s’est écrié : Mon Seigneur et mon Dieu. Tes yeux ont cessé d’espérer en ton Dieu. Tu as touché les cicatrices et tu as trouvé ton Dieu. Tu as touché la forme de l’esclave et tu as connu ton Seigneur. À ton adresse, il est vrai, le Seigneur dit : Parce que tu as vu, tu as cru. Mais, nous désignant d’avance, il dit avec la voix de sa miséricorde, Heureux ceux qui ne voient pas et qui croient. Mes yeux ont cessé d’espérer en mon Dieu

Saint Thomas d’Aquin

Compendium theologiae, I, cap. 236

Par le Christ, le genre humain est libéré des maux qui dérivaient du péché des premiers parents. Par conséquent, de même qu’il avait supporté nos maux pour nous en délivrer, il fallait que les prémices de la restauration de l’homme accomplie par lui apparussent en lui. Ainsi le Christ nous est-il présenté comme le signe du salut de deux manières : d’un côté, par sa passion nous considérons ce que nous encourrions pour le péché, et ce qu’il fallait souffrir pour nous afin de nous libérer du péché   de l’autre, par son exaltation, nous considérons ce qui s’offre à être notre espérance grâce à lui. […]

Or sa résurrection ne devait pas être retardée, mais elle ne devait pas non plus arriver juste après sa mort. Si, en effet, il était revenu à la vie immédiatement après sa mort, la vérité de sa mort n’aurait pas été irrécusable. Mais, à l’inverse, si le jour de sa résurrection avait tardé, le signe que la mort avait été surmontée en lui n’aurait pas été clair, et il n’aurait pas été donné aux hommes l’espérance d’être par lui libérés de la mort. C’est pourquoi la résurrection a été reportée jusqu’au troisième jour, car cette durée apparaît suffisante à attester la vérité de la mort, sans toutefois s’étendre trop jusqu’à enlever l’espérance de la libération. Si la résurrection avait eu lieu plus tard encore, alors que l’espérance des fidèles du Christ était clairement déjà bien affaiblie, cette espérance aurait fini par disparaître puisque déjà le troisième jour certains disaient : Nous espérions que c’était lui qui délivrerait Israël

Sum. theol., IIIa, q. 55, a. 4, resp.

Thomas souligne la part, dans la reconnaissance du Ressuscité, qui a trait aux dispositions de celui à qui le Christ apparaît.

La résurrection du Christ devait être manifestée aux hommes selon la modalité dont les réalités divines leur sont manifestées. Or les réalités divines se manifestent aux hommes selon la diversité de leurs sentiments. Ceux qui ont l’esprit bien disposé les perçoivent selon la vérité divine ; ceux qui n’ont pas l’esprit bien disposé perçoivent les réalités divines avec un certain mélange de doute ou d’erreur. […] Voilà pourquoi le Christ après sa résurrection est apparu à ceux qui étaient disposés à croire sous son propre aspect. À d’autres, il est apparu sous un autre aspect, car on les voyait déjà tiédir dans leur foi, ce qui leur faisait dire : Nous espérions que c’était lui qui délivrerait Israël. Comme l’explique Grégoire le Grand dans une homélie : Il s’est montré à leurs yeux dans son corps, tel qu’il était dans leur esprit ; en effet, par leur manque de foi il était encore dans leur cœur comme un homme en chemin. Il feignit donc d’aller plus loin, comme s’il était un homme en chemin.

Tous les textes discutés et les précédents diaires : http://toulouse.dominicains.com/actualites/#prieres
Dominicains de Toulouse
fr. Alain Quilici