Le diaire des Jacobins

Sonnerie pour espérer : 24 avril

Le diaire des Jacobins du 24 avril 2020

Le fortifiant spirituel pour temps d’épidémie

Dosage quotidien

 

Espérer après le Sauveur

 

Adiutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit caelum et terram

Quel sauveur espérons-nous ? Parmi les nombreux mythes qui structurent notre imaginaire politique et notre inconscient collectif, figure celui du « sauveur », dont nous attendons, impatients, la venue, chaque fois que nous sommes collectivement éprouvés.

Dans un ouvrage célèbre, Mythes et mythologies politiques (1986), l’historien Raoul Girardet a mis en évidence quatre types de « sauveurs » qui cristallisent régulièrement nos espoirs.

Le premier porte le nom de Cincinnatus, cet ancien patricien romain, retiré sur ses terres, que l’on supplie de revenir pour sauver la République en danger. Cincinnatus est la figure du passé dont brusquement nous nous souvenons. Nous qui étions des hommes sans mémoire, sans cesse projetés vers l’avenir, nous nous mettons à chercher, dans les temps anciens, les remèdes au maux présents. Nous faisons mémoire de la grande peste et du choléra pour comprendre le fléau qui nous frappe. Les héros d’autrefois deviennent les héros d’aujourd’hui. Tom Moore, ce vétéran anglais de la Seconde Guerre mondiale, qui accomplit héroïquement, en déambulateur, ses cent longueurs par jour, devient l’icône de nos combats et des cent pas que nous faisons dans nos maisons. Suspendus à nos postes radio et à nos télévisions, nous réécoutons le discours de la reine Élisabeth, comme nos arrière-grands-parents écoutaient celui de son père, le roi George VI. Je lève mes yeux vers les montagnes. D’où me viendra le secours ? (Ps 121, 1). Du passé ?

Le deuxième type de « sauveur » que nous appelons de nos vœux a les traits d’Alexandre le Grand. Nous attendons que se lève un chef capable de nous entraîner dans une course éclair, de nous faire passer, haut la main, les épreuves que nous vivons. Nous cherchons un homme de notre temps, un homme du présent, qui transcenderait les clivages de l’ancien monde. De ce sauveur, nous nous doutons bien qu’il sera l’homme d’un instant, l’homme d’un seul tour, et qu’il risquera, peu de temps après, d’être foudroyé. Mais qu’importe s’il peut nous remettre en marche ! Je lève mes yeux vers les montagnes. D’où me viendra le secours ? (Ps 121, 1). Du présent ?

Le troisième sauveur-type que nous espérons est un sage, à la manière de Solon, le grand législateur de la démocratie athénienne, un homme dont la sagesse ou la science fait autorité, un homme réputé, que l’on vient consulter, un professeur Raoult qui administre ses traitements à temps et à contretemps, un homme qui sait et qui trouvera, seul, la solution pour nous guérir et nous sauver. Je lève mes yeux vers les montagnes. D’où me viendra le secours ? (Ps 121, 1). De l’art technique, scientifique, médical ?

Le quatrième grand modèle de sauveur qui habite notre imaginaire, selon Girardet, est l’homme providentiel, semblable à Moïse, qui vient libérer son peuple de la main des Égyptiens. Aujourd’hui comme hier, il nous faut un homme capable de nous faire sortir de la nasse, nous extraire du « système » politico-économique où nous sommes englués, pour retrouver notre liberté, nos droits, notre autonomie. Avec cet homme, peut-être, nous serons de nouveau nous-mêmes, libres, forts contre les autres, à nouveau souverains, maîtres de notre destin. Je lève mes yeux vers les montagnes. D’où me viendra le secours ? (Ps 121, 1).

À cette question, nous avons, nous chrétiens, la réponse. Le Sauveur en qui nous avons mis notre espérance n’est ni Cincinnatus, ni Alexandre le Grand, ni Solon, ni ce Moïse politique tel que Girardet l’interprète. Notre Sauveur n’est pas une figure mythique, imaginaire, fruit de nos projections, de nos désirs et de nos peurs. Notre Sauveur, en vérité, est déjà venu. Il ne ressemblait pas à ce que nous attendions de lui. Il nous a sauvés en n’ayant pas à se sauver lui-même. Ce Jésus — car c’est lui notre Sauveur — reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts et son règne n’aura pas de fin. C’est lui qui est notre force et notre rempart. De lui vient notre salut. Nous espérons, en effet, qu’il fasse de nous ses apôtres, par sa grâce, pour rendre l’espérance au monde. Comme saint Paul, en effet, nous voulons devenir les esclaves de Dieu, les apôtres de Jésus-Christ, envoyés par lui pour mener à la foi et à la connaissance de la vérité les élus de Dieu, pour redonner l’espérance de la vie éternelle promise avant les temps éternels par Dieu, qui ne ment pas.

Fr. David Perrin, o.p. 

Textes commentés

Écriture sainte

Tite 1, 1-3 ; 2, 11-15

Paul esclave de Dieu, apôtre de Jésus-Christ, pour mener à la foi les élus de Dieu et à la connaissance de la vérité conforme à la piété, pour l’espérance de la vie éternelle promise avant les temps éternels par Dieu qui ne ment pas, qui a manifesté aux temps particuliers son Verbe par une proclamation, qui m’a été confiée par une disposition de Dieu notre Sauveur. […] La grâce salvifique de Dieu s’est manifestée à tous les hommes, elle qui nous éduque afin que nous renoncions à l’impiété et aux désirs du monde, pour que nous vivions dans la tempérance, la justice et la piété dans le siècle présent, attendant la bienheureuse espérance et l’épiphanie glorieuse de notre grand Dieu et sauveur Jésus-Christ, lui qui s’est livré pour nous afin de nous racheter de nos transgressions et de s’acquérir pour lui-même un peuple purifié, acceptable, zélé pour les bonnes œuvres. Parle ainsi, exhorte, reprends avec pleine autorité. Que personne ne te méprise.

Saint Jérôme

Sur Tite 1 (387-389)

Comment le Dieu qui ne ment point a promis la vie éternelle avant les siècles éternels, depuis que selon l’histoire de la Genèse, le monde a été créé, et les temps ont commencé leur course par la succession régulière des jours et des nuits, ainsi que des mois et des années ?

Dans le cours du monde qui accomplit sa révolution, les temps s’écoulent et reviennent sans cesse, et sont passés ou futurs. Aussi d’après certains philosophes, il n’y a pas de temps présent, il n’y a que le passé et le futur ; parce que chacune de nos paroles, de nos actions, de nos pensées passe au moment même où elles se produisent, et que nous les attendons, si elles ne sont point faites.

Avant donc les temps créés du monde, nous devons croire à une certaine éternité des siècles, pendant lesquels le Père n’a cessé d’exister avec le Fils et le Saint-Esprit ; et pour m’exprimer de la sorte cet unique temps de Dieu, c’est toute l’éternité, ou plutôt ce sont des espaces de temps innombrables, puisque celui qui existant avant tous les temps est au-dessus de tout espace de temps, est infini. Six mille ans de notre monde présent ne sont pas encore écoulés, mais que d’éternités, quels immenses espaces de temps, quelles évolutions, combien de siècles il faut admettre, pendant lesquels les anges, les trônes, les dominations, et les autres vertus des cieux ont été les ministres de Dieu et ont existé sans aucune succession, dans aucune mesure de temps !

Avant donc tous ces temps, que la parole ne peut exprimer, ni l’esprit comprendre, ni la pensée secrète atteindre, Dieu le Père a promis à sa sagesse que son Verbe, sa propre sagesse, et la vie de ceux qui croiraient devait se manifester au monde. Considérez attentivement la teneur et la suite du texte de l’Apôtre : cette vie éternelle que Dieu qui ne ment pas promet avant les siècles éternels n’est autre que le Verbe de Dieu. Il a manifesté en son  temps son Verbe et sa parole. Donc cette vie éternelle qu’il avait promise, c’est son Verbe qui était au commencement avec le Père ; et le Verbe était Dieu, et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous (Jn 1). Que le Verbe de Dieu, c’est-à-dire le Christ, soit lui-même la vie, c’est ce que le Sauveur atteste dans un autre endroit : Je suis la vie (Jn 14, 6). Et cette vie n’est pas une vie de courte durée, limitée par un certain espace de temps, c’est une vie perpétuelle, une vie éternelle, qui s’est manifestée dans les derniers siècles, par la prédication qui a été confiée à Paul, docteur et maître des nations, pour qu’elle fût annoncée au monde, qu’elle fût connue des hommes, d’après le commandement de Dieu notre Sauveur, qui a voulu que nous fussions sauvés par l’accomplissement de ses promesses. 

Saint Augustin

À Orose, Sur les Priscillianistes et les Origénistes (en 415)

Mais l’Apôtre dit aussi les temps éternels, les premiers et les plus anciens (2 Tm 1, 9), dans le texte grec : Pro Kronon aionion. En écrivant à Tite, il dit encore : L’espérance de la vie éternelle, que Dieu, qui ne ment point, a promise avant les temps éternels (Tite 1, 2). Or, puisque les temps semblent avoir commencé à la formation du monde, comment donc sont-ils éternels, si ce n’est que l’Apôtre appelle de ce nom ceux qui n’ont été précédés d’aucun temps ?

La cité de Dieu, 12, 16 (après 417)

C’est dire clairement qu’il y a eu dans le passé des temps éternels, lesquels pourtant ne sont pas coéternels à Dieu. Or, avant ces temps éternels, Dieu non seulement était, mais il avait promis la vie éternelle qu’il a manifestée depuis aux temps convenables, et cette vie éternelle n’est autre chose que son Verbe. Maintenant, en quel sens faut-il entendre cette promesse faite avant les temps éternels à des hommes qui n’étaient pas encore ? C’est sans doute que ce qui devait arriver en son temps était déjà arrêté dans l’éternité de Dieu et dans son Verbe qui lui est coéternel. 

Saint Thomas d’Aquin

Sur Tite 1, 2

[La personne de celui qui salue au commencement de cette lettre] est aussi décrite selon la fin. […] Or la fin est l’espérance de la vie éternelle, car bien que Moïse puisse être appelé un apôtre (puisqu’il était envoyé par Dieu), cependant Moïse n’était pas un apôtre dans l’espérance de la vie éternelle, mais dans la terre des Hivvites et des Amorites. Paul en revanche est apôtre dans l’espérance de la vie éternelle. Jn 6, 40 : Telle est la volonté de mon Père qui m’a envoyé, que tous ceux qui voient le Fils et croient en lui aient la vie éternelle, et moi je les ressusciterai… ; 1 P 1, 3 : Il nous a régénérés dans l’espérance vivante ; Rm 5, 2 : Nous nous glorifions dans l’espérance de la gloire des fils de Dieu.

Cette promesse est ferme à une double titre. D’abord de par celui qui promet, et c’est pourquoi Paul ajoute que Dieu ne ment pas. Dieu en effet est la vérité, et le contraire de la vérité est le mensonge (cf. Nb 23, 19). Ensuite, [la promesse de la vie éternelle est ferme] du fait que Dieu a formé le dessein de la donner. C’est pourquoi Paul précise que [la promesse] date d’avant les temps séculaires. […] Les temps séculaires sont les temps distincts par les diverses successions des choses. […] Et parce que ce temps à commencé avec le monde, [la promesse] fut avant le principe du monde. Une autre version du texte indique des temps éternels, c’est-à-dire, très anciens. C’est en effet parfois ainsi que l’on entend ce terme d’éternel. Ou bien éternel est à entendre non pas selon la vérité mais selon [ce que cet adjectif suggère à] l’imagination. […]

Or [étant établi que la promesse date d’avant le temps], promettre c’est annoncer par une parole ou une verbe sa volonté de donner [quelque chose]. De fait, Dieu a proféré éternellement son Verbe, et dans ce Verbe était dit que les saints auraient la vie éternelle. Ep 1, 4 : Il nous a élus dès avant la fondation du monde.

Paul confirme alors cette espérance en parlant de la manifestation de la promesse : qui a manifesté aux temps particuliers

Sur Tite 2, 13

Lorsque Paul dit que nous attendons la bienheureuse espérance, il instruit Tite au sujet de la fin, qui consiste en deux choses. D’une part la gloire de l’âme dans la mort ; d’autre part, la gloire du corps, lors de la venue du Christ. Jn 5, 28 : Vient l’heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu. Pour ce qui concerne la gloire de l’âme dans la mort, Paul en parle en disant que nous attendons la bienheureuse espérance, et ceci s’adresse à ceux qui placent la fin de l’homme dans l’acte de vertus en ce monde-ci. Cela n’est pas vrai [que l’homme ait pour fin d’être vertueux ici-bas], car même si nous vivons sobrement, pieusement et de manière juste, nous resterons encore dans l’attente [d’autre chose]. Jb 7, 1 et 14, 6 : Laisse-le, tel un mercenaire, finir sa journée. Is 30, 18 : Bienheureux ceux qui l’attendent. Pour y répondre, Paul emploie l’expression attendant la bienheureuse espérance, qui peut s’entendre de deux manières : soit en ce qu’elle est l’espérance de la béatitude, soit parce que l’attente fait les bienheureux [cf. par ex. sur 2 Co 1 : « La tribulation en elle-même est pénible, mais si on la regarde par rapport à la fin elle est joyeuse parce qu’on la supporte à cause de Dieu et de l’espérance de la vie éternelle »].

Paul se tourne ensuite vers la gloire du corps [qui est l’autre aspect de la fin espérée], et il dit que nous attendons la venue de la gloire du grand Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ, lui par qui ressusciteront nos corps. En effet, celui qui aime son ami l’attend avec le désir [qu’il vienne] (cf. 2 Tm 4, 8 ; Lc 12, 36). Et si Paul parle de la venue de gloire, c’est parce que la première venue fut celle de l’humilité (Ph 2, 8 ; Mt 11, 29), tandis que celle-là sera de gloire car sa divinité sera connue de tous. Lc 21, 27 : Alors ils verront le Fils de l’homme venant sur les nuées avec grande puissance et majesté. Enfin, Paul parle du grand Dieu […] car le Fils est l’égal du Père […] ; puis du Sauveur […] car c’est pour cela qu’il est venu ; et du Christ, c’est-à-dire de l’oint, en quoi il faut entendre l’union de la divinité et de l’humanité. 

Tous les textes discutés et les précédents diaires : http://toulouse.dominicains.com/actualites/#prieres
Dominicains de Toulouse
fr. Alain Quilici