Le diaire des Jacobins

Épilogue – Sonnerie pour espérer : 26 avril

Le diaire des Jacobins du 26 avril 2020

Le fortifiant spirituel pour temps d’épidémie

Dosage quotidien

 

Épilogue

L’ancre qui nous tend au ciel

 

Adiutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit caelum et terram

 

Le moment de l’épilogue est venu. Avant de refermer notre carnet de sonneries, je voudrais évoquer les raisons théologiques qui nous ont conduit à commencer d’y écrire, c’est-à-dire les raisons vues du côté de Dieu.

La première raison fut aussi la plus pressante pour s’engager dans ce diaire. Je veux bien sûr parler de l’épidémie du coronavirus, au moment où il connut sa première expansion mondiale, au printemps de l’an 2020 après le Christ. Sans que nous sachions alors quelle serait leur gravité, des temps douloureux et pénibles s’annonçaient. La mort allait rôder, et si Dieu permet que de tels temps surviennent, c’est précisément parce qu’ils sont des temps où sont mises à l’épreuve nos raisons de vivre. Où est mon trésor, et donc où est mon cœur ? Est-il vraiment attaché au ciel par une ancre immobile ? Sinon, pourquoi s’étonner d’être ballotté en tous sens par l’écume du monde ? Il y avait donc un urgent besoin de raviver notre espérance et, pour cela, d’écouter Dieu nous en parler et nous expliquer comment Il la suscite et l’affermit en nous.
Nos rencontres quotidiennes sur l’espérance répondirent à une deuxième raison. Beaucoup pressentent que l’épidémie du coronavirus sera un moment de basculement. On ne peut prédire comment ce basculement s’opérera, ni son étendue, ni sur quelle durée il s’étendra. Ce qui est en train de basculer, en revanche, est assez clair : nous arrivons à la fin de la grande période de la sécularisation du christianisme occidental, qui aura duré plus de deux siècles.
Voici comment le Cardinal Journet décrivait cette période, en 1969, dans ses Entretiens sur l’espérance (p. 98): « Voici qu’au seuil des temps modernes l’idée d’un sens de l’histoire, d’un progrès et d’une croissance dans le temps, [cette idée chrétienne,] du plan de l’histoire sainte où elle a toujours régné, a réussi en quelque sorte à se réfracter sur le plan de l’histoire profane du monde pour lui communiquer une impulsion nouvelle. Telle est bien, en effet, la façon normale dont le christianisme demande à illuminer et à féconder les civilisations. Mais qu’est-il arrivé ? Partout où la foi théologale s’est obscurcie, le processus normal de christianisation de la culture s’est altéré : il a fait place à une ambition insensée, celle de résorber le christianisme lui-même dans la culture, la religion révélée dans la raison philosophique, l’Église — royaume qui bien que dans ce monde n’est pas de ce monde — dans la substance des royaumes de ce monde. Cette folle poussée, dont on peut suivre la progression depuis Leibniz, Herder, Comte, jusqu’à nos jours, semble à première vue exalter merveilleusement la destinée humaine. En réalité, elle travaille à sa désagrégation. Quand les cultures et les civilisations, au lieu de se laisser illuminer d’en-haut par un royaume qui leur est transcendant, tentent au contraire de l’engloutir en elles et de se substituer monstrueusement à lui, alors les idées chrétiennes dont elles s’emparent, désorbitées et dénaturées, cessent d’être pour elles des principes de vie, elles les affolent, elles deviennent en elles des explosifs et les précipitent à la catastrophe. »
Le cardinal Journet écrivait en homme encore confronté aux grandes espérances sécularisées dans leur forme totalitaire. Il avait connu le nazisme et organisé, de Suisse, la résistance spirituelle. Il connaissait l’expansion mondiale, virale en quelque sorte, du communisme, que ce soit en URSS, en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Amérique du Sud. Trente ans plus tard, les espérances dans le communisme finissaient de s’évaporer et tous les régimes qui s’en réclamaient encore cherchaient les moyens de se transformer pour se survivre. Trente ans plus tard, en 1997, le pape Jean-Paul II publiait son ouvrage Entrez dans l’espérance. Il présentait l’urgence de retrouver la seule espérance qui ne déçoive pas et qui ne se bâtisse pas sur des piles de cadavres. Mais il fut peu écouté, car une nouvelle espérance sécularisée était en train de triompher. Après les totalitarismes durs assis sur la violence politique devait venir le totalitarisme du doux esclavage de la satisfaction des désirs. Devait venir l’espérance de la technique pour tout et de la consommation de tout. Cette espérance nous promettait l’avènement d’une société mondiale sans frontières et sans limites, un grand tout d’humanité fluide, de morale molle et de spiritualité évanescente, le grand mouvement du salut de toute l’humanité par toute l’humanité. C’est cette espérance en forme de Babel post-moderne qui a commencé d’être ébranlée depuis quelques années et que le minuscule petit virus venu de Chine menace de faire basculer. La Babel post-moderne tiendra-t-elle encore longtemps ? Il est difficile de le savoir. Mais ce qui est certain est l’échec prochain de cette nouvelle forme d’espérance politique singeant l’espérance chrétienne. Son châtiment est sur elle.
Ce qui est certain est que l’échec des espérances sécularisées effondrées sur elles-mêmes les unes après les autres va laisser un grand vide existentiel, un dégoût de vivre collectif. Il est donc urgent d’appliquer le remède de l’espérance de la vie éternelle. Pour que le remède soit appliqué, il faut des témoins de cette espérance. Et pour être témoin de cette espérance, il faut en vivre.
La troisième raison théologique à ce diaire est plus gratuite, plus légère. Nous avons l’habitude de nous encourager dans la foi et dans la charité, mais peu dans l’espérance. Et pourtant, espérer fait tant de bien à l’âme qu’il n’y a vraiment pas de mal à se faire un tel bien.
Notre carnet de sonneries contient trente-trois diaires. Trente-trois épisodes consacrés à éclairer notre foi par l’enseignement que Dieu nous a laissé. Nous sommes loin, très loin, d’avoir découvert tous les trésors contenus dans les saintes Écritures. Nous n’avons pas non plus épuisé les différentes facettes de cette vertu et du don de l’Esprit Saint qui lui est attaché, le don de crainte. Nous avons peu exploré les nombreuses voies par lesquelles on perd l’espérance dans notre monde actuel, mais nous avons cependant indiqué certains chemins de conversion pour la retrouver. Je vous remercie chers frères, pour des discussions qui furent toujours éclairantes et réconfortantes. Merci à toi frère Renaud, pour les propositions de textes bibliques et leurs commentaires… Merci à toi frère Éric pour avoir orné leur lecture de quelques perles issues des Pères de l’Église… Merci à toi frère François pour avoir replacé nos réflexions dans les grandes perspectives de la sagesse chrétienne, et avoir éclairé les défis de notre temps.

Pour vous tous qui nous avez suivi, que Dieu vous garde fermement attachés à l’ancre du ciel, spécialement dans les temps qui viennent. Et qu’il vous bénisse au Nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit.

 

Remerciements

Durant tous ces épisodes, nous avons pu compter sur l’aide indéfectible de Bernard Morin pour le montage du son. Isabelle Faye a accepté de s’occuper de la mise en ligne des épisodes et des textes sur le site http://toulouse.dominicains.com. Marie Legland, Camille Coupey et Marie Frécon se sont chargées de réaliser une bonne part des vidéos sur YouTube. Le fr. Pavel Syssoev s’est chargé de la diffusion sur SoundCloud. Qu’ils soient tous remerciés.

Textes commentés

Écriture sainte

Épître aux Hébreux

He 3, 6 : Le Christ [est établi] comme fils sur la maison de Dieu. C’est nous qui sommes sa maison si nous conservons la pleine liberté (parrhèsia) et l’orgueil de l’espérance.

He 6, 11.17-18 : Nous désirons que chacun d’entre vous montre le même empressement en vue de l’épanouissement de l’espérance, jusqu’à son terme, sans cavillations, imitateurs de ceux qui doivent hériter des promesses par la foi et par la magnanimité […], Dieu voulant prouver aux héritiers de la promesse le caractère irrévocable de son conseil, il le médiatisa par un serment, afin qu’à travers deux actes irrévocables, dans lesquels il est impossible que Dieu mente, nous possédions la consolation, nous qui avons tout abandonné pour nous emparer de l’espérance proposée. Nous l’avons comme une ancre de l’âme, sûre et solide, qui entre au-delà du voile, là où est entré Jésus pour nous en précurseur, devenu grand-prêtre selon l’ordre de Melchisédeq.

He 7, 19  : Nous sommes introduits dans une espérance meilleure, par laquelle nous nous approchons de Dieu

He 11, 1 : La foi est la substance de ce que l’on espère, la preuve de ce que l’on ne voit pas.

Saint Grégoire de Nysse

De la virginité, XXIII, 6

Il s’en trouve qui, malgré leur jeunesse, sont devenus chenus par la pureté de leur chasteté […], ils ont fait preuve d’un amour plus violent pour la sagesse que pour les plaisirs corporels […] parce qu’ils ont parfaitement écouté celui qui a dit “elle est une arme de vie pour ceux qui s’y attachent”. Sur cet arbre, traversant comme sur un radeau la houle de la jeunesse, ils ont abordé au port de la volonté divine et ils tiennent maintenant leur âme tranquille dans le calme et la sérénité, bienheureux de leur excellente navigation. Eux qui ont affermi leurs intérêts sur la bonne espérance comme sur une ancre solide et qui se tiennent impavides, loin du trouble des flots, ils ont proposé à ceux qui les suivent l’éclat de leur propre vie comme des signaux de feu lancés par un fanal situé sur une hauteur. Ainsi donc nous avons un point de mire sur lequel fixer nos yeux pour traverser avec sécurité la houle des épreuves. 

Saint Augustin

Commentaire sur le Psaume 118, 20, 1

Depuis l’origine du monde jusqu’à la fin, ce désir n’a pas été interrompu un instant, sinon pendant le temps si court que le Christ a vécu avec ses disciples ; en sorte que c’est à tout le corps du Christ qui gémit ici-bas que l’on peut attribuer ces paroles : Mon âme languit après votre salut, et j’ai mis mon espoir dans votre parole (Ps 118, 81), c’est-à-dire dans votre promesse ; et cette espérance nous fait attendre avec patience ce que nous croyons sans le voir (Rm 8, 25). Encore ici nous lisons dans le grec (ep-elpisa) le verbe que nos traducteurs ont rendu par « sur-espéré », sans doute parce que cette espérance est au-dessus de toute expression. 

Sermon 158, 8

8. […] L’espérance est nécessaire au voyageur, c’est elle qui le soutient sur la route ; car s’il supporte courageusement les fatigues de la marche, c’est qu’il compte arriver au terme. Qu’on lui ôte cette espérance, ses forces s’affaissent aussitôt. Cela nous fait voir que l’espérance actuelle nous est nécessaire pour pratiquer la justice durant notre pèlerinage. Écoute l’Apôtre : En attendant l’adoption, dit-il, nous gémissons encore en nous-mêmes (Rm 8, 23). Quand il y a encore gémissement, peut-on reconnaître la félicité dont il est dit dans l’Écriture : Plus de fatigue ni de gémissements ? (Is 35, 10). Ainsi, dit saint Paul, nous gémissons encore en nous-mêmes, attendant l’adoption et la délivrance de notre corps. Nous gémissons encore. Pourquoi ? C’est que nous sommes sauvés en espérance. Or, l’espérance qui se voit, n’est pas de l’espérance. Qui espère ce qu’il voit ? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous attendons avec patience (Rm 8, 24-25).
C’est avec cette patience que les martyrs méritaient la couronne, aspirant à ce qu’ils ne voyaient pas et dédaignant ce qu’ils souffraient ; et ils disaient, avec cette espérance : Qui nous séparera de l’amour du Christ ? l’affliction ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? la nudité ? le glaive ? (Rm 8, 35) Car c’est à cause de toi… (Rm 8, 36). Et où est-il celui à cause de qui ? Car c’est à cause de toi que nous sommes mis à mort durant tout le jour (Rm 8, 36).
Où est-il enfin celui à cause de qui ? Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu (Jn 20, 29). Voilà qui indique où il est. Il est en toi, puisque ta foi y est aussi. L’Apôtre nous tromperait-il quand il dit que par la foi le Christ habite en nos cœurs ? (Ep 3, 17). Il y est aujourd’hui par la foi, il y sera <dans l’éternité> sans voiles ; il y est par la foi, tant que nous sommes voyageurs, tant que nous poursuivons notre pèlerinage ; car tant que nous sommes dans ce corps, nous voyageons loin du Seigneur, puisque nous marchons par la foi et non par la claire vue (2 Co 5, 7). 

Saint Thomas d’Aquin

Sum. theol., IIa-IIae, q. 17, a. 2, ad 1 et 2

La béatitude éternelle ne monte assurément pas dans le cœur de l’homme d’une manière parfaite, comme si elle pouvait être connue par l’homme en chemin [sur cette terre], à la fois dans ce qu’elle est et comment elle est. Toutefois, la béatitude éternelle peut tomber sous l’appréhension de l’homme en chemin, qui la connaît alors au travers d’une notion [générale ou] commune, celle du bien parfait. Et c’est de cette manière que jaillit le mouvement de l’espérance vers elle [en désirant atteindre un bien parfait, ou en n’étant jamais rassasié par les biens imparfaits]. L’Apôtre indique cela lorsqu’il dit que l’espérance pénètre jusque dans les profondeurs du voile (He 6, 19). Car ce que nous espérons nous est encore voilé. […]
Tous les autres biens, nous ne devons pas les demander si ce n’est en tant qu’ils sont ordonnés à [= en vue de] la béatitude éternelle.

Sum. theol., IIa-IIae, q. 17, a. 7, resp.

La foi précède en tout l’espérance. En effet, l’objet de l’espérance est de posséder un bien futur à la fois difficile à atteindre et possible à atteindre. Par conséquent, pour qu’on espère, il est requis que l’objet de l’espérance lui soit proposé comme possible. Or l’objet de l’espérance [s’entend de deux manières], selon la première on espère la béatitude éternelle, tandis que selon la seconde, on espère le secours divin. Et, que ce soit de l’une ou l’autre manière, cet objet nous est présenté par la foi, puisque par la foi nous apprenons que nous pouvons parvenir à la vie éternelle et qu’un secours divin est préparé pour nous. C’est ce que dit He 11, 6 : À celui qui s’approche de Dieu, il faut croire qu’il existe et qu’il se fait le rémunérateur de ceux qui le cherchent

Sum. theol., IIa-IIae, q. 18, a. 1, resp.

L’acte de l’espérance est un certain mouvement de la part [de nous-même] dédiée à l’appétit, dans la mesure où l’objet de l’espérance est le bien. Or il y a dans l’homme un double appétit, l’un qui est lié aux sens — et qui se divise en irascible et en concupiscible —, l’autre qui est lié à l’intellect — on l’appelle la volonté. Par conséquent, des mouvements similaires à ceux que l’on trouve mêlés de passion dans l’appétit inférieur [= l’appétit lié aux sens], se rencontrent dans l’appétit supérieur, mais ils existent alors sans passion. Or l’acte de la vertu d’espérance ne peut concerner l’appétit lié aux sens. En effet, le bien qui est l’objet principal de la vertu d’espérance n’est pas quelque bien sensible, mais est le bien divin [qui échappe aux sens]. C’est pourquoi l’espérance est dans l’appétit supérieur, celui qu’on appelle la volonté, comme en son sujet [= c’est la volonté qui est sujette à la vertu d’espérance]. 

Tous les textes discutés et les précédents diaires : http://toulouse.dominicains.com/actualites/#prieres
Dominicains de Toulouse
fr. Alain Quilici