Le diaire des Jacobins

Sonnerie pour espérer : 27 mars

Le diaire des Jacobins du 27 mars 2020

Le fortifiant spirituel pour temps d’épidémie

Dosage quotidien

 

L’espérance de la conversion

 

Adiutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit caelum et terram

 

Avez-vous remarqué combien de changements sont en cours dans notre société? Un bâton a été planté dans notre fourmilière tout occupée d’elle-même et, après quelques bredouillements et cafouillages, le branle-bas de combat s’est propagé dans tout l’entrepont, de hamac en hamac, provoquant une frénésie d’activités en tous sens.

On installe des hôpitaux de campagne, on affrète des trains de malades, on change le code du travail en urgence, on commande des masques et des respirateurs, on annonce des nationalisations et des grands emprunts, on organise des services à la personne, on monte des essais pharmaceutiques en urgence, on aménage les équipes de production ou de distribution, on installe des enseignements à distance. Nous sommes passés en quelques jours de l’incrédulité à la stupeur et de la stupeur à l’agitation. Contre le mal, on se mobilise. Et cela se voit. Mais qu’en est-il d’une autre mobilisation, invisible celle-là: la mobilisation des cœurs? Nous sommes à n’en pas douter très efficaces pour la mobilisation des corps et des choses. C’est même devenu une spécialité. Nous débordons d’experts en la matière, nous ne comptons plus les acteurs qui agissent sur les corps et les choses. Il y a à cela une explication simple: les corps et les choses obéissent à des lois déterministes, et il suffit de bien maîtriser ces lois pour les déplacer où l’on veut qu’ils soient, pour les modifier comme on veut qu’ils deviennent, pour s’en servir de la façon qui nous convient. Pour les cœurs humains, c’est à la fois plus simple et plus compliqué. Plus compliqué parce qu’on a affaire à la liberté humaine. Elle ne se plie que modérément aux déterminismes qu’on lui impose. Mais la mobilisation des cœurs est aussi plus simple, parce que l’homme est sensible au bien et répugne au mal. Les élans de générosité qui fleurissent un peu partout en ce moment dans l’opposition à la maladie montrent la puissance de l’acte spirituel lorsqu’il sait où se porter, dans quelle direction aller. Une question se pose alors: l’aiguillon de la lutte contre le virus nous mobilisera-t-il jusqu’à nous faire retrouver le sens du mal qui nous détruit, c’est-à-dire le sens du péché? l’aiguillon de la lutte contre le virus nous mobilisera-t-il jusqu’à nous faire retrouver le sens du bien pour lequel nous sommes faits, c’est-à-dire Dieu Lui-même? La réponse à ces deux questions se fera d’abord dans les cœurs de chacun. Mais il est utile de comprendre comment cette mobilisation s’accomplit.

Textes commentés

Écriture sainte

Jr 31, 15-19

Ainsi parle le Seigneur : Une voix dans Rama s’est fait entendre, Des pleurs amers – Rachel pleure sur ses fils, rejetant le réconfort, Sur ses fils car ils ne sont plus. Ainsi parle le Seigneur : Loin de toi ta voix pleine de sanglots, Et les larmes qui coulent de tes yeux, Car il y a un salaire pour ton travail, oracle du Seigneur ! Ils reviennent du pays de l’ennemi. Car il y a une espérance à ton avenir, oracle du Seigneur, Tes fils reviennent dans leurs frontières. J’entends distinctement Éphraïm qui se lamente : « Tu m’apprivoises et je me laisse apprivoiser Comme un taurillon rétif, Convertis-moi et je me convertirai, Car toi Seigneur tu es mon Dieu, Converti, je me repens; Instruit de moi-même, je me frappe la poitrine Honteux, déshonoré, je porte le poids des scandales de ma jeunesse. » Éphraïm n’est-il pas pour moi précieux, un enfant en qui je trouve mes délices ? Quand j’en parle, encore et encore je fais mémoire de lui. C’est pourquoi mon sein frémit pour lui, Mes entrailles frémissent doublement pour lui, oracle du Seigneur.


Saint Ambroise

La pénitence, Livre 2, 5, 36 (trad. R. Gryson)

Recouvrons donc nos chutes à l’aide à l’aide de nos actes ultérieurs. Purifions-nous par nos larmes, afin que le Seigneur notre Dieu entende nos gémissements, tout comme il a entendu Éphraïm qui pleurait, ainsi qu’il est écrit: «J’ai entendu» – c’est Dieu qui parle – “j’ai entendu Éphraïm qui se lamentait”. — Et les paroles mêmes d’Éphraïm qui se lamente sont rapportées: “Tu m’as corrigé, et j’ai subi la correction; tel un veau, je n’ai pas été dressé”. En effet, le veau gambade et quitte la crèche; et ainsi Éphraïm, “tel un veau”, n’a pas été dressé. Il se trouve loin de la crèche, car il a quitté la crèche de son maître et, à la suite de Jéroboam, il a adoré des veaux. Il avait été annoncé prophétiquement par l’intermédiaire d’Aaron que cela arriverait; […] Aussi, faisant pénitence, il déclare: “Convertis-moi, et je me convertirai, car tu es mon Seigneur; au terme de ma captivité, j’ai fait pénitence et, après que j’ai compris, j’ai gémi au souvenir des jours de confusion; je me suis soumis à toi parce que j’ai admis l’opprobre, et je t’ai fait connaître”.

37 — Nous voyons comment il faut faire pénitence, avec quelles paroles, avec quelles larmes, au point qu’il appelle les jours de péché «jours de confusion»; car c’est la confusion quand le Christ est renié.

38 — Aussi, soumettons-nous à Dieu et ne soyons point sujets du péché. Remémorons-nous nos fautes et rougissons-en comme d’un opprobre. […] Que notre conversion soit profonde au point que nous qui ne reconnaissions pas Dieu (agnoscebamus), nous le faisions désormais connaître aux autres, et que le Seigneur, touché par une conversion si profonde de notre part réponde: “Depuis ma jeunesse, tu es mon fils bien-aimé, Éphraïm, tel un enfant de prédilection. Parce que mes paroles sont en lui, je ne manquerai pas de me souvenir de lui (memoria memor ero eius). Ainsi me suis-je hâté pour lui; je déborderai de miséricorde (misericordia miserebor eius) envers lui, dit le Seigneur”


Saint Thomas d’Aquin

Sum. theol., Ia-IIae, q. 109, a. 6 (L’homme peut-il sans la grâce, se préparer à la grâce?)

Une première objection s’appuyait sur Za 1, 3: “Revenez à moi et moi je reviendrai vers vous.” Il suffit donc de se tourner vers Dieu pour que Dieu se tourne vers nous. Par conséquent, il suffit de se tourner de soi-même vers Dieu pour que Dieu nous accorde sa grâce. Réponse — La conversion de l’homme vers Dieu arrive bien sûr par le libre-arbitre, et c’est de manière libre que l’homme est amené à se convertir vers Dieu. Toutefois, le libre arbitre ne peut être converti vers Dieu sans que Dieu lui-même soit celui qui nous convertit à lui. Comme le dit Jr 31, 18: “Convertis-moi et je me convertirai: car tu es le Seigneur mon Dieu”; et Lm 5, 21: “Fais-nous revenir à toi, Seigneur, et nous reviendrons.” Pour se convertir vers Dieu, il faut *un soutien gratuit de Dieu qui meut l’âme de l’intérieur ou qui lui inspire un bon propos*.

Sum. theol., Ia, q. 103, a. 4 (Les effets du gouvernement du monde)

Celui qui est mû par un autre, si ce mouvement contrarie son inclination propre, on dit qu’il est contraint. En revanche, celui qui est mû par un autre n’est pas contraint si cet autre lui donne son inclination propre. Par exemple, la pierre qui est lâchée et tombe vers le sol n’est pas contrainte. Ainsi donc, Dieu, en mouvant la volonté, ne la contraint pas car c’est lui qui donne à la volonté son inclination propre.

Sum. theol., Ia-IIae, q. 109, a. 6

Que l’homme se convertisse vers Dieu, cela ne peut se faire que par Dieu en train de le convertir. […] Ainsi, celui dont l’œil s’est détourné de la lumière du soleil, se prépare-t-il à recevoir la lumière du soleil en tournant ses yeux vers le soleil.

Dominicains de Toulouse
fr. Alain Quilici