Le diaire des Jacobins

Sonnerie pour espérer : 28 mars

Le diaire des Jacobins du 30 mars 2020

Le fortifiant spirituel pour temps d’épidémie

Dosage quotidien

 

La crainte de Dieu est sagesse

 

Adiutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit caelum et terram

Si l’urgence d’espérer nous est apparue en ces temps d’épidémie, c’est avant tout parce que la diffusion de ce virus invisible et dangereux a éveillé en nous des sentiments puissants et nouveaux. Peut-être leur violence s’est-elle apaisée depuis quelques jours, mais nous les savons encore bien présents par quelque réaction que nous laissons échapper, par une inquiétude qui ne s’éteint pas, par une nervosité inhabituelle, par des activités dont nous n’étions pas coutumiers. Ces sentiments qui nous habitent, nous pouvons les résumer en parlant de crainte.

Crainte d’être infectés sans le savoir, crainte de voir apparaître les symptômes, crainte d’avoir une santé trop fragile pour supporter la maladie, crainte pour sa vie, crainte pour celle des autres, crainte pour son travail, crainte pour ses dettes, crainte pour la société, toutes ces formes de crainte nous déstabilisent. Depuis quelques jours nous apprenons à vivre avec, à nous protéger par des masques, de la distance ou des gestes, par une autre organisation de nos journées ou de notre travail. La crainte peut aussi ressurgir dans des bouffées d’angoisses, nous emporter dans des comportements irrationnels. Nous nous méfions donc de la crainte. Elle est pourtant, depuis quelques semaines, une locataire aussi encombrante que nécessaire. C’est elle qui nous stimule et nous maintient aux aguets, qui nous force à nous ressaisir. L’espérance en Dieu ne vient pas détruire la crainte mais la réorienter, la sortir des réflexes animaux pour l’amener à servir notre vie spirituelle et notre liberté, notamment dans les épreuves. C’est donc toujours dans la crainte de Dieu et l’humilité de cœur qu’il faut désirer et demander tout ce qui se présente de désirable à l’esprit, et surtout il faut avec résignation tout remettre entre les mains et dire: “Seigneur, tu sais ce qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse selon ta volonté” (Imitation de Jésus-Christ).

Textes commentés

Écriture sainte

Pr 24, 13-14 (LXX)

Mange du miel, mon fils ; le rayon en est bon

Afin que ta gorge en éprouve la douceur

Ainsi tu sentiras la sagesse en ton âme,

Si tu la trouves, belle sera ta fin,

Et l’espérance ne t’abandonnera pas.

Pr 14, 26 (LXX)

Dans la crainte du Seigneur est l’espérance de la force,

À ses enfants elle laisse un appui.

Pr 1, 33

Celui qui m’écoute reposera dans l’espérance,

Il sera tranquille, sans crainte d’aucun mal.


Saint Augustin

Sermon 348, 1, 1 (trad. éd. Raulx modifiée)

Je ne doute pas, frères bien-aimés, que dans vos cœurs ne soit enracinée la crainte de Dieu pour vous conduire à la force vraie et solide; car si l’on nomme fort celui qui ne redoute personne, il est faussement fort celui qui ne veut d’abord craindre Dieu, pour, en le craignant, l’écouter, en l’écoutant l’aimer et en l’aimant ne pas le craindre. C’est alors qu’il sera en vérité le plus fort des hommes, non par une orgueilleuse dureté d’âme, mais par une justice toute assurée. Ainsi est-il écrit: La crainte du Seigneur est l’espérance de la force.

Sermon 348, 2, 2 (trad. éd. Raulx modifiée)

Toi donc qui voudrais n’être plus sous le poids de la crainte, examine ta conscience. N’en touche pas seulement la surface; descends en toi-même, pénètre dans l’intérieur de ton cœur, considère avec soin s’il n’y a point là quelque veine empoisonnée qui se laisse gagner par l’amour du monde…, si tu ne te laisses saisir par aucun attrait des plaisirs passagers, si l’orgueil ne t’enfle follement, si tu n’es dévoré de frivoles soucis, si tu oserais affirmer que tu vois clairement et manifestement tout ce que ta conscience peut cacher de replis, soit du côté des actions, soit du côté des paroles, soit du côté des pensées mauvaises, et dans le cas où tu ne te fatiguerais plus à poursuivre la méchanceté, si tu n’as pas à te reprocher parfois de l’indifférence pour la justice…

Sermon 348, 2, 3-3, 4 (trad. éd. Raulx modifiée)

Quelle différence, quand l’absence de douleur vient de la santé, et quand elle vient de l’insensibilité? Même en santé, cette chair mortelle souffre si on la blesse: ainsi en est-il dans cette vie d’une âme bien disposée; elle est comme blessée de la souffrance d’autrui, sa tendresse la fait compatir. Que le corps soit comme réduit à l’insensibilité par une maladie très grave ou qu’il soit mort, en vain on le déchire, il ne souffre pas: telle est l’âme de ces philosophes sans Dieu, on dirait qu’elle ne respire plus: de même en effet que le corps vit du souffle de l’âme, ainsi l’âme vit du souffle de Dieu. Si donc ces malheureux n’éprouvent plus ni crainte ni douleur, à eux d’examiner s’ils ne sont pas morts plutôt qu’en santé. Quant au chrétien, qu’il craigne, jusqu’à ce que la charité parfaite ait banni de lui la crainte; qu’il croie et qu’il comprenne qu’il voyage loin de Dieu, tant qu’il vit dans ce corps qui se corrompt et qui appesantit l’âme. Que la crainte pourtant diminue, à mesure que nous approchons de la Patrie; car la crainte doit être plus grande, quand on en est éloigné, moindre quand on en approche, et nulle quand on y est parvenu. C’est ainsi que la crainte conduit à la charité, et que la charité bannit la crainte (1 Jn 4, 18)

Saint Possidius de Calame, Vie d’Augustin, 31 (trad. J.-P. Mazières)

Allongé sur son lit, il contemplait, aux jours de sa faiblesse, les feuillets placés contre la cloison et il lisait et pleurait sans arrêt et abondamment.


Saint Thomas d’Aquin

Si 25, 10 : Comme il est grand celui qui a trouvé la sagesse, mais personne ne surpasse celui qui craint le Seigneur.

Sum. theol., IIa-IIae, q. 19, a. 7, resp.

La sagesse est la connaissance des réalités divines, mais elle est abordée différemment par nous et par les philosophes. En effet, notre vie est ordonnée à la fruition divine, et ce qui guide notre vie est une certaine participation à la nature divine qui vient de la grâce. Nous ne considérons donc pas la sagesse seulement en ce qu’elle nous apporte une connaissance de Dieu, comme il en va pour les philosophes. Nous la considérons aussi en ce qu’elle apporte une direction à la vie humaine, qui n’est pas dirigée seulement en suivant des raisons humaines mais aussi en suivant des raisons divines, comme Augustin l’explique en De civ. Dei, XII, 13, 21.

Sur Ps 18, 10 : La crainte du Seigneur est pure (vulg.: sainte), elle subsiste dans les siècles des siècles

Commentaire — Le Psalmiste parle de la crainte qui nous conduit à observer la Loi. Et il dit deux choses, qu’elle est sainte et qu’elle dure. Toute crainte est causée par l’amour, parce que l’homme craint de perdre ce qu’il aime. Aussi, de même qu’il y a deux sortes d’amour, il y a deux sortes de crainte : une sainte crainte, qui est engendrée par un amour saint ; une crainte qui n’est pas sainte et qui est engendrée par un amour qui n’est pas saint. — L’amour saint, c’est l’amour dont on aime Dieu. Ainsi saint Paul dit que La charité de Dieu est répandue en nos cœurs, par l’Esprit-Saint qui nous a été donné (Rm 5, 5). Et cette crainte qui est saint a trois fruits : on craint d’abord d’offenser Dieu ; on se refuse à être séparé de lui ; enfin, on se soumet à lui par une crainte respectueuse. Cette sorte de crainte, on l’appelle une crainte chaste ou filiale. — Différente est la crainte qui n’est pas sainte, et qui provient d’un amour qui n’est pas saint parce qu’il est un amour du monde et de soi-même. Car l’amour du monde ou de soi-même engendre deux types de craintes qui ne sont pas saintes. Il y a d’abord la crainte dite servile à cause de l’amour de soi ; il y a ensuite la crainte dite mondaine à cause de l’amour du monde. C’est ainsi que le Seigneur nous dit : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l’âme : mais craignez plutôt celui qui peut précipiter l’âme et le corps dans la géhenne. […] La charité chasse la crainte servile.

Dominicains de Toulouse
fr. Alain Quilici