Le diaire des Jacobins

Sonnerie pour espérer : 6 avril

Le diaire des Jacobins du 6 avril 2020

Le fortifiant spirituel pour temps d’épidémie

Dosage quotidien

 

L’expiation rouvre à l’espérance

 

Adiutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit caelum et terram

Le virus peut avoir un effet direct : la maladie. Son effet indirect est en revanche certain, la mise à l’arrêt de sociétés pour cause soit de maladie, soit de lutte contre la maladie. Ce virus en forme de couronne est le petit grain de sable qui se colle dans des rouages tournant à plein régime. Et des rouages, nous n’en manquions pas. À la vérité, nos sociétés se sont transformées depuis un demi-siècle en une infinité de rouages ajoutés les uns sur les autres, des petits et des gros, des jetables et des irréformables, des rouages de niche et des super-rouages.

Rien que dans le domaine de la santé, nous avons pu apprendre depuis quelques semaines l’existence d’agences, de hautes autorités, de commissions, de délégations, de directions, qui sont venues s’ajouter aux rouages déjà connus des hôpitaux, des cliniques et des laboratoires, des services et des unités, des centres de certifications et des instituts. Ce n’est qu’un exemple. Tous les secteurs de nos sociétés sont au même régime de ramification et d’intrication en une multitude d’organisations aux fonctions diverses, ou redondantes ou même contradictoires. C’est tout cela, tout cet immense rouage de rouages que le virus a grippé. Jusqu’à présent, nous considérions l’existence de cette impressionnante machinerie comme globalement bénéfique, et même comme le sommet de la civilisation. Certains nous promettaient que la spectaculaire réussite économique qu’elle avait permise justifiait de l’étendre encore au niveau d’une unique société mondiale, une mécanique à taille planétaire. Nous acceptions donc d’être au service de ces machineries organisationnelles, de nous y adapter et de nous y plier. Plus profondément, nous l’acceptions parce que la machinerie nous garantissait contre les maux, parce qu’elle nous promettait même de trouver une solution à toute crainte de l’existence humaine sur cette terre. Rappelons-nous qu’il y a à peine quelques semaines, nous préoccupait le projet d’influer utilement sur le climat de notre terre. La grippe des rouages qui s’est abattue a eu une conséquence imprévue. Elle a montré la fragilité de notre machinerie, elle a montré qu’on ne prend pas de meilleures décisions simplement en multipliant les experts et les comités, qu’on peut même aggraver le mal avec des organisations tournant à plein régime. Ce que l’on voit aujourd’hui, c’est le mal déjà repéré dans les grandes sociétés totalitaires du XXe siècle qui, elles aussi, avaient multiplié les rouages et tenu l’homme pour le plus petit de ces rouages. La grippe des rouages a donc fait réapparaître la responsabilité humaine dans le mal qui s’ajoute au mal du virus. Déjà, on parle de procès, on cherche des responsables, on tente de couvrir la vérité par la communication, on camoufle les insuffisances sous les statistiques. La grippe des rouages annonce un grand mouvement de recherche de la faute ou des fautes, individuelles et collectives. Le mal du virus fait ressurgir le mal moral à l’échelle de nos sociétés.

Textes commentés

Écriture sainte

Lv 16, 29-34

Ce sera pour vous un décret à perpétuité :

Le septième mois, le dixième jour du mois,

vous vous humilierez, vous ne ferez aucun ouvrage,

tant le natif que l’hôte en résidence au milieu de vous.

Car c’est ce jour où on fera sur vous le rite d’expiation pour vous purifier,

de tous vos péchés vous serez purifiés devant le Seigneur.

C’est pour vous un sabbat, un jour de repos, vous vous humilierez, décret à perpétuité !

Celui qui expiera, c’est le prêtre-messie, lui qui a reçu l’investiture de prêtre (litt. : dont la main est remplie pour être prêtre) à la place de son père.

Il se revêt de vêtements de lin, ornements sacrés.

Il fera le rite d’expiation pour le sanctuaire sacré, pour la tente de la rencontre, pour l’autel il fera le rite d’expiation.

Sur les prêtres, et sur toute l’assemblée du peuple, il fera le rite d’expiation.

Ce sera pour vous un décret à perpétuité d’expier pour tous les péchés des fils d’Israël, une fois par an, comme YHWH l’a ordonné à Moïse.

(⟶ He 9, 11-14 ; 10, 19-25)

Origène

Homélies sur le Lévitique, Homélie IX (trad. M. Borret), SC 287, p. 70-127 (extraits)

Lévitique 16, 11 : Après cela, Aaron fera approcher le veau offert pour son propre péché, il priera pour lui-même et pour sa maison, et il égorgera le veau pour son péché.

v. 12 : Il prendra aussi l’encensoir, garni de charbons du feu de l’autel placé devant le Seigneur, il remplira ses mains de l’encens habilement composé, et il le portera au-delà du voile intérieur.

v. 13 : Et il mettra l’encens sur le feu devant le Seigneur…

1. Un jour de propitiation est nécessaire à tous ceux qui ont péché ; c’est pourquoi il existe, parmi les solennités de la Loi qui contiennent les figures des mystères célestes, une solennité qu’on appelle le jour de propitiation. […]

8. […] Qui d’entre nous est-il assez disponible et « prêt » pour offrir, au Pontife sur le point d’entrer dans le Saint des saints, « une composition d’encens fin » ? Car il est nécessaire que chacun de nous fasse une offrande au tabernacle de Dieu, une offrande faite en habits pontificaux, mais une offrande qui monte par les mains du Pontife vers Dieu même, « en suave odeur » (cf. Lv 2, 9). Donc le Pontife, notre Seigneur et Sauveur, ouvre ses mains et veut recevoir de chacun de nous « une composition d’encens fin » ; nous sommes dans l’obligation de chercher des variétés d’encens. […] Debout aujourd’hui encore se tient notre Pontife véritable, le Christ. Il veut qu’on remplisse « ses mains d’une composition d’encens fin ». Il examine ce qu’offre chaque Église qui est sous le ciel, avec quelle intégrité et quelle conscience elle compose son encens, à quel point elle le rend fin : c’est-à-dire la manière dont chacun de nous met en ordre ses œuvres et dont il explique le sens et les paroles des Écritures par une interprétation spirituelle. Et le ministère des anges ne fait pas défaut aux fonctions de ce genre : « Car les anges de Dieu montent et descendent sur le Fils de l’homme » (Jn 1, 51). Ils mettent leurs soins et leur attention à découvrir (cf. Mt 13, 41) en chacun de nous ce qu’ils peuvent offrir à Dieu. Ils regardent et scrutent attentivement l’âme de chacun de nous pour voir si elle a une disposition telle, une pensée si sainte qu’elles méritent d’être offertes à Dieu. […] « Ceux qui ont des oreilles pour entendre, qu’ils entendent » (cf. Mt 11, 15), et ceux qui entendent, qu’ils sachent qu’il est écrit : « Quand tu te convertiras en gémissant, alors tu seras sauvé, et tu sauras où tu te trouves » (cf. Is 30, 15). Et si « tu dis toi-même tes péchés le premier » (cf. Is 43, 26), je t’exaucerai comme un peuple saint. Tu as entendu : même si tu as été pécheur, tu es désormais appelé saint. Donc, nul désespoir pour ceux qui sont touchés de repentir et se convertissent au Seigneur : la malice de leurs fautes ne l’emporte pas sur la bonté de Dieu.

9. Le pontife « prend un plein encensoir de charbons du feu de l’autel qui est devant le Seigneur, il remplit sa main d’une composition d’encens fin et la porte à l’intérieur du voile » (Lv 16, 12) […] Si tu as devant les yeux l’ancien usage des sacrifices, voyons ce qu’ils contiennent encore, selon l’interprétation mystique. Tu as entendu qu’il y a deux sanctuaires, l’un comme visible et ouvert aux prêtres, l’autre comme invisible et inaccessible : à l’exception du seul pontife, tous les autres sont au dehors. Ce premier sanctuaire, je pense, peut être compris comme cette Église où maintenant nous sommes établis dans la chair ; les prêtres y servent « à l’autel des holocaustes » (cf. Ex 29, 25), où est allumé ce feu dont Jésus a dit : « C’est un feu que je suis venu jeter sur la terre, et comme je voudrais qu’elle soit embrasée ! » (Lc 12, 49). Et je ne veux pas que tu t’étonnes que ce sanctuaire soit ouvert aux seuls prêtres. Car tous ceux qui ont été oints de l’onguent du saint chrême sont devenus prêtres, comme Pierre le dit à toute l’Église : « Mais vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte » (1 P 2, 9). Vous êtes donc une « race sacerdotale », et c’est pourquoi vous avez accès au sanctuaire. De plus, chacun de nous a en lui son holocauste, et il embrase l’autel de son holocauste pour qu’il brûle toujours. Pour moi, si je renonce à tout ce que je possède (cf. Lc 14, 33), si je prends ma croix pour suivre le Christ (cf. Mc 8, 34), j’offre un holocauste à l’autel de Dieu. […] Considère l’ordre admirable des rites. Le pontife, à son entrée dans le Saint des saints, porte avec lui le feu de cet autel et prend l’encens de ce sanctuaire. […] Penses-tu que mon Seigneur, le véritable Pontife, daignera recevoir de moi aussi une part de la « composition d’encens fin », pour le porter avec lui au Père ? Penses-tu qu’il trouve en moi un peu de petite flamme et mon holocauste allumé, pour qu’il daigne de ses « charbons remplir son encensoir » et par eux offrir à Dieu le Père « une suave odeur » ? Heureux celui dont il trouvera les charbons de l’holocauste brûlant d’un feu si vif qu’il les juge dignes d’être placés sur « l’autel de l’encens » !

Saint Thomas d’Aquin

Sum. theol., IIa-IIae, q. 18, a. 4, ad 3

Le fait que ceux qui ont l’espérance n’arrivent pas à rechercher la béatitude provient de la défaillance de leur libre-arbitre, qui place l’obstacle du péché face à l’espérance. Cela ne vient pas d’une défaillance de la puissance divine ou de la miséricorde divine, sur laquelle s’appuie l’espérance.

Sum. theol., IIa-IIae, q. 20, a. 1, resp.

Ce qui dans l’intelligence est affirmation ou négation se retrouve dans l’appétit comme poursuite et fuite, et ce qui est dans l’intelligence vrai ou faux se retrouve dans l’appétit comme bien et mal. […] Or dans notre intelligence, l’estimation vraie que nous pouvons avoir de Dieu est que de lui provient le salut de l’homme, et qu’est donné aux pécheurs la remise de leur faute. Comme le dit Ez 18, Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Au contraire, la fausse opinion est que Dieu refuse au pécheur pénitent la remise de sa faute, ou que Dieu ne convertit pas à lui les pécheurs par la grâce qui rend juste. C’est pourquoi le mouvement de l’espérance est celui qui est conforme à l’estimation vraie, et il est louable et vertueux. [Et l’inverse se produit dans le mouvement du désespoir.]

Sum. theol., Ia-IIae, q. 103, a. 2, resp.

Les cérémonies de l’ancienne Loi apportaient un certain remède […] aux impuretés [de la chair] fixées par la loi. […] Mais elles n’avaient aucun pouvoir d’expier l’impureté de l’âme, qui est l’impureté de la faute. Car l’expiation des péchés ne pouvait se faire que par le Christ, qui a porté le péché du monde (Jn 1, 29). […] Ce que les cérémonies de la Loi ancienne expiaient des impuretés corporelles était en figure de l’expiation des péchés qui fut accomplie par le Christ.

Sum. theol., Ia-IIae, q. 102, a. 5, ad 6

Selon les préceptes cérémoniels de la Loi ancienne, « l’impureté qui résultait de la corruption de l’esprit ou du corps était expiée par le sacrifice pour le péché. Certes, on offrait des sacrifices spéciaux pour les péchés individuels. Mais, soit parce que certains étaient négligents pour l’expiation de ces péchés et de leurs impuretés, soit parce que par ignorance on manquait de faire l’expiation, il fut institué qu’une fois par an, au dixième jour du septième mois, on offrirait un sacrifice d’expiation pour tout le peuple. Or puisque, comme le remarque l’Apôtre (He 7, 28), la loi établissait comme prêtres des hommes qui n’étaient pas sans faiblesse, il fallait que le prêtre offrît d’abord pour lui-même un veau pour le péché, en mémorial du péché commis par Aaron lorsqu’il avait façonné un veau d’or ; puis un bélier serait offert en holocauste, où l’on signifierait que la charge du prêtre (symbolisé par le bélier, le chef du troupeau) est ordonnée à l’honneur de Dieu. Ensuite, on offrait pour le peuple deux boucs. L’un était immolé pour expier le péché de la multitude. En effet, le bouc est un animal puant, dont les poils servent à faire des vêtements irritants. Étaient signifiés par là l’infection, la saleté, et le côté rêche des pécheurs. Le sang du bouc immolé était apporté en même temps que le sang du veau, dans le Saint des saints du Temple, et on en aspergeait tout le sanctuaire, pour signifier que la tente était nettoyée des impuretés des fils d’Israël. Quant aux corps du bouc et du veau qui étaient immolés pour le péché, il fallait les brûler pour montrer la consumation des péchés. Mais on ne le faisait pas sur l’autel, où l’on ne brûlait complètement que les holocaustes. Il était donc prescrit de brûler hors du camp, en détestation du péché. C’était la pratique toutes les fois que l’on immolait un sacrifice pour un péché grave, ou pour la multitude des pécheurs. L’autre bouc était envoyé dans le désert, non pas pour l’offrir aux démons car il n’était pas permis de leur immoler quoi que ce soit (au contraire des païens qui adoraient les démons dans les déserts), mais pour indiquer l’effet du sacrifice immolé. C’est pourquoi le prêtre imposait la main sur la tête du bouc, lui confiant les péchés des fils d’Israël comme si le bouc pouvait les déplacer avec lui dans le désert, où il serait dévoré par les bêtes sauvages en portant de quelque manière sur lui la peine pour les péchés du peuple. On exprimait ainsi qu’il portait les péchés du peuple, soit parce qu’en le relâchant on signifiait la rémission des péchés du peuple, soit parce qu’on avait attaché sur sa tête un feuillet où étaient inscrits les péchés. Si l’on se tourne maintenant vers l’explication en figure de tout cela, on voit que le Christ était signifié à la fois par le veau en raison de sa force, par le bélier puisque le Christ est lui-même le chef des fidèles, et par le bouc puisqu’il s’est fait semblable à la chair de péché (Rm 8, 3). Le Christ lui-même fut immolé pour les péchés tant des prêtres que du peuple, parce que par sa passion tant les grands que les petits ont été purifiés du péché. Et le sang du veau et du bélier était porté dans le sanctuaire par le grand-prêtre parce que, par le sang de la passion du Christ nous est montrée l’entrée dans le royaume des cieux. Et les corps étaient brûlés hors du camp parce que le Christ a souffert hors des portes de la ville (He 13, 12). Le bélier relâché pouvait signifier la divinité du Christ qui se tint à distance de l’homme Christ en train de souffrir, non pas en changeant de lieu mais en contenant sa puissance. Il pouvait aussi signifier la concupiscence des choses mauvaises que nous devons chasser de nous tandis que nous avons à immoler à Dieu la concupiscence des choses vertueuses. »

Sum. theol., IIIa, q. 46, a. 10, ad 2

Le Christ est mort hors des portes de la Ville […] d’abord pour que la vérité réponde à la figure qui l’annonçait. Car le veau et les béliers, qui étaient offerts dans le sacrifice le plus solennel pour l’expiation de toute la multitude étaient brûlés hors du camp, selon les prescriptions de Lv 16. Ainsi, comme le dit He 13, 11-12 : Ces animaux, dont le grand prêtre porte le sang dans le sanctuaire pour l’expiation du péché, leurs corps sont brûlés en dehors du camp. C’est pourquoi Jésus lui aussi, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert hors de la porte. Par conséquent, pour aller à lui sortons en dehors du camp, en portant son opprobre. Car nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l’avenir.

 

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Dominicains de Toulouse
fr. Alain Quilici