Le diaire des Jacobins

Sonnerie pour espérer: 21 mars

Le diaire des Jacobins du 21 mars 2020
Un monde abîmé mais pas abandonné

Adiutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit caelum et terram

À ce jour, déjà 10.000 de nos frères humains sont morts de l’épidémie qui continue de se répandre comme une trainée de poudre. Ce coronavirus nous en veut collectivement. Il cible tous ceux qui appartiennent à l’espèce humaine, hommes et femmes, vieillards et enfants, sans distinction de pays, de race ou de culture. Tous ne seront pas affectés gravement, mais tous peuvent être infectés,

ce qui veut aussi dire que chacun peut infecter ses semblables. Nous ne mourrons pas tous, mais tous nous aurons participé à répandre le virus qui tue. En nous prenant pour cible, ce coronavirus nous montre notre solidarité dans l’espèce humaine. Nous portons en nous le commun de l’humanité, notre sort est donc lié. Le fléau actuel vient nous le rappeler. La conscience de notre solidarité dans l’épreuve parce qu’elle découle de notre solidarité de nature nous place face à notre histoire commune. Une histoire collective qui, parfois, comme aujourd’hui, semble sur le point de plonger dans les ténèbres. Les Saintes Écritures abordent cette histoire commune marquée par le tragique, spécialement dans les premiers chapitres de la Genèse. Elles ne cachent rien des ténèbres, mais c’est pour mieux nous montrer la lumière. Comme Dieu créa le monde en faisant jaillir la lumière dans la ténèbre, de même fait-il jaillir la lumière au sein des ténèbres de l’histoire humaine. Vient à l’esprit cette phrase du poète Milton, dans le Paradis perdu : « Merveille plus grande que celle qui, par la création, fit sortir pour la première fois la lumière des ténèbres ! » La Bible nous montre un monde abîmé, oui, mais pas abandonné.

Textes commentés

Écriture sainte

Adam et Ève (Gn 3,17.19)

« Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre auquel je t’avais défendu de manger, le sol sera maudit à cause de toi […] A la sueur de ton front tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol dont tu as été pris. »

Caïn et Abel (Gn 4,12)

 « Quand tu cultiveras le sol, il cessera d’ajouter à ton labeur. Tu erreras et vagabonderas sur la terre […] Le Seigneur mit un signe sur Caïn afin que personne en le rencontrant ne le frappe. »

Noé (Gn 6,7-8 ; 9,5)

« J’effacerai de la surface du sol l’homme que j’ai créé, hommes, bestiaux, bestioles et même les oiseaux du ciel car je me repens de les avoir faits » Mais Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur […] « De votre sang qui est votre propre vie, je demanderai compte à toute bête et j’en demanderai compte à l’homme : à chacun je demanderai compte de la vie de son frère »

Babel (Gn 11 ,6)

Ils ne sont tous qu’une seule langue et un seul peuple. Maintenant, rien de ce qu’ils projettent de faire ne leur sera hors de portée. Allons, descendons et brouillons ici leur langue […] C’est de là que le Seigneur dispersa les hommes sur toute la surface de la terre.

Pères

Venance Fortunat, Hymne « Chante, ô ma langue, le combat » (Pange lingua, gloriosi proelium certaminis)

Le Créateur fortement endeuillé de la faute de notre premier père qui en mordant au fruit fatal fut saisi par la mort, indiqua le bois afin de réparer les dommages du bois » (De parentis protoplasti fraude factor condolens, / Quando pomi noxialis morte morsu corruit, / Ipse lignum tunc notauit, damna ligni ut solueret)

Tertullien, Contre Marcion, 2, 25, 4, SC 368

Adam a beau, en vertu de la disposition de la loi, être voué à la mort, l’espérance lui est conservée puisque le Seigneur dit: “Voici qu’Adam est devenu comme l’un d’entre nous”: il parlait de l’élection future de l’homme à la condition divine. Car qu’y a-t-il ensuite? “Et maintenant, qu’il n’étende pas la main et ne prenne pas à l’arbre de vie et ne vive pas éternellement.” En ajoutant “et maintenant”, terme qui désigne le moment présent, il montre que c’est pour un temps et pour le moment que le don de la vie lui est différé. Et c’est pourquoi il n’a pas non plus maudit Adam lui-même ni Ève, les considérant comme candidats à leur restauration, comme relevés par leur aveu.

Saint Augustin, Sur la Genèse contre les Manichéens, 2, 22, 34 (BA 50, p. 354-355. Trad. P. Monat)

C’est ainsi que s’exprime l’Apôtre quand il dit: “Peut-être Dieu leur donnerait-il de se repentir pour connaître la vérité” (2 Tm 2, 25). On peut donc penser que Dieu a laissé l’homme s’en aller hors du paradis dans les peines de cette vie pour qu’un jour il tende la main vers l’arbre de vie et vive éternellement. L’extension de la main représente bien la croix par laquelle on recouvre la vie éternelle (Manus autem porrectio bene significat crucem, per quam uita aeterna recuperatur).

Saint Thomas d’Aquin

Miséricorde et justice sont liées (Sum. theol., IIa-IIae, q. 19, a. 1, ad 2)

Il y a à considérer en Dieu à la fois la justice, selon laquelle Dieu punit les pécheurs, et la miséricorde, selon laquelle il nous libère. Par conséquent, lorsque l’on considère la justice de Dieu jaillit en nous la crainte, et lorsque l’on considère sa miséricorde, ce qui jaillit en nous est l’espérance. Dieu est ainsi objet d’espérance et de crainte pour des raisons différentes.

La miséricorde dépasse la justice (Sum. theol., Ia, q. 21, a. 3, ad 2)

Dieu agit avec miséricorde, et il le fait non pas en allant contre sa justice, mais en faisant ce qui va au-delà de la justice. Si, par exemple, l’on doit à quelqu’un 100, et qu’on lui donne 200 de ce que l’on a, alors en faisant cela on ne va pas contre la justice, car on opère d’une manière libérale et miséricordieuse. De même, voici quelqu’un qui remet l’offense commise contre lui. Ce qu’il remet, il le donne en quelque sorte. C’est pourquoi saint Paul appelle la rémission des péchés un don [= pardon]. Ep 4, 32: [par-]donnez-vous les uns aux autres comme le Christ vous a [par-]donné.

La miséricorde est la racine de la justice (Sum. theol., Ia, q. 21, a. 4)

Dans toute œuvre de Dieu on trouve miséricorde et vérité, selon ce que dit le psaume 24, 10: Tous ses chemins sont miséricorde et vérité. La vérité doit s’entendre ici de la justice. En effet « Dieu ne peut faire quoi que ce soit qui ne conviendrait pas à sa sagesse et à sa bonté. […] Tout ce qu’il fait dans les choses créées, il le fait donc selon un ordre et une proportion qui conviennent. Et c’est en cela que consiste la justice [= donner à chaque chose ce qui lui revient]. Mais toute œuvre de la justice divine présuppose une œuvre de miséricorde, et elle se fonde dans la miséricorde ». Car tout ce qui est accordé en justice, selon l’ordre et la proportion, a toujours une raison, et cette raison dépend toujours en définitive de la bonté de la volonté divine qui veut le bien pour tout ce qu’elle veut. Ainsi, en toute œuvre de Dieu apparaît la miséricorde, qui est comme la racine première de cette œuvre, et cette miséricorde continuera d’apparaître dans tout ce qui découle de cette œuvre.

Commentaire sur le Psaume 27, 5: Ils n’ont pas compris les œuvres du Seigneur, l’ouvrage de ses mains

Il faut savoir que l’homme pèche fréquemment, et que de ce fait il encourt le fardeau de la peine. Toutefois, par les nombreuses œuvres de la justice divine, l’homme est aussi provoqué à la crainte. Et par les œuvres de la miséricorde divine il est incité à l’espérance. C’est pourquoi il revient parfois à la repentance et il guérit. Mais il peut aussi par habitude s’endurcir dans le péché, et perdre l’intelligence. Il n’y a pas alors d’espérance de salut, comme le dit Job (4, 20): parce que nul n’a l’intelligence, ils périront éternellement.
Dominicains de Toulouse
fr. Alain Quilici