Homélie du 27 novembre 2011 - 1er DA
fr. Édouard Divry

Veillez! Pourquoi? Il est venu, Il vient et Il viendra. Qui donc? Mais Dieu! Lumière de Lumière, Dieu de Dieu, le Verbe consubstantiel au Père! C’est cela l’avent, l’adventus: nous célébrons celui qui vient dans les sacrements de l’Église, qui reviendra dans la gloire, celui qui s’est incarné! L’Éternel est advenu dans le temps, le Créateur dans la créature, l’Inénarrable dans le discours, l’Inexplicable dans la parole, l’Invisible dans le monde visible, l’Impalpable dans le tangible. Dieu tout entier, sans être en rien changé,a assumé une humanité toute entière pour nous sauver. Saurons-nous en être encore surpris, sidérés, stupéfiés? En considérant la trame de notre vie, nous constatons que les événements qui comptent à nos yeux, ce sont plutôt les temps forts de notre vie familiale ou communautaire: les moments heureux, et ceux difficiles. Nos succès, nos insuccès, notre santé corporelle et ses soucis! Ou bien encore nous voilà fascinés par quelques nouvelles proches: le match, le film, les élections! Hélas aussi, les catastrophes planétaires, quelques typhons ou tsunami dramatiques, quelque peste, grippe aviaire ou porcine, quelque intifada ou guerre froide avec l’ombre d’une guerre atomique toujours possible, ou celle d’attentats meurtriers effectués par des terroristes puissants, ou encore quelque crise politique, quelque crash financier qui sépare toujours plus Nord et Sud, … Croyons-nous encore que Dieu «gouverne le monde», qu’il a puissance sur le Tout du cosmos et que «tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu» (cf. Rm 8, 28)? Nous comprenons que nous surévaluons en importance bien des choses par rapport à Dieu. Le mot d’ordre de l’Évangile de saint Marc est répété trois fois en ce Dimanche avec insistance: «Veillez!» «Priez sans cesse» (1Th 5, 17) enseigne pareillement saint Paul en écho d’ailleurs à l’invitation du Seigneur qui déclarait aux disciples «qu’il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager» (Lc 18, 1). Un grand converti du siècle passé, le Bienheureux John Henry Newman, anglican devenu un célèbre dans l’Église catholique, proposait cette observation qui nous bouleverse tous: «Quels qu’ils soient les vrais chrétiens veillent; et les chrétiens peu solides ne veillent pas.» Il y a la veille nocturne par le don de notre volonté lorsqu’il s’agit de rester éveillés pour chanter les louanges du Seigneur ainsi que le font nos frères orientaux passant des nuits de prière en de courageuses et ferventes agrypnies. Il y a des lieux en Occident où l’on adore le Saint-Sacrement de l’autel toute la nuit. Évoquons aussi la prière nocturne des Chartreux entre minuit et 3 heures, suivie de celle des Cisterciens et des Bénédictins et autres moines, et ainsi jusqu’à nos vigiles de 20h30… Mais il y a aussi, pour nous, la veille intellectuelle. Il s’agit de guetter les traces de la vérité, de refuser ou de réfuter l’erreur. Ces deux veilles ne s’opposent pas, mais sont en fait complices, l’une ne va pas sans l’autre. Les distinguer rien de plus approprié; les disjoindre rien de plus incorrect! «Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur, de toute ton âme, de tous tes moyens» (Dt 6, 2). Il faut faire feu de tout bois quand l’Amour nous a fait saisir l’importance de la veille. Veiller de nos jours, c’est saisir, par exemple, que 68 c’est fini, ainsi que le disait un leader politique il y a déjà 5 ans. Alors que l’on avait fait table rase de l’autorité, de l’argument d’autorité, de ce qui vient d’en haut, le veilleur authentique aura la joie aujourd’hui de rendre sa place, avec intelligence, sans fanfare ni rigidité, à l’argument d’autorité – celle de la Bible, celle de l’Église – dans la vie spirituelle, dans notre existence intellectuelle et affective. Peut-on continuer de vouloir tout dire, tout faire, tout penser, tout donner en spectacle? À quand la quête recouvrée d’une sagesse qui perfectionne la vie spirituelle, qui corrige la vie morale, qui rectifie la vie raisonnable? Après avoir cru pouvoir, pendant des années d’errance due à une pseudo philosophie, «mettre de côté la terrible autorité» (De utilitatem cred.), saint Augustin demandait d’user grandement de la raison – «aime de tout cœur l’intelligence» (Ep. 120) – , mais, de manière très équilibrée, il enseignait aussi par expérience qu’il n’y a «rien dans l’Église catholique de plus salutaire que l’autorité précède la raison» (De moribus Eccl., I, 25, 47). L’amour, rectifié par la vérité, édifie. Caritas in veritate: la charité dans la vérité (Benoît XVI). Cet appel à veiller pour la période de l’Avent n’est pas là pour nous culpabiliser à cause des veilles ou des recherches que nous ne faisons plus, si notre santé vacille déjà de par l’âge ou à cause de la maladie, mais il s’offre à chacun comme une proposition en creux pour mieux attendre le Seigneur qui se présente en tant que Celui qui vient «pour vaincre et vaincre encore» (Ap 6, 2), pour corriger amoureusement chacun de nous et notre monde. Il est déjà victorieux l’Agneau offert en nos Eucharisties, le Seigneur Ressuscité, le Victorieux de toutes les forces du mal quelles qu’elles soient: sociales ou politiques, raciales ou économiques, mentales ou corporelles, spirituelles ou psychiques, c’est un combat qui commence en chacun de nos cœurs, là où Jésus repousse, par l’envoi de son Esprit, les ténèbres de la mort et de l’égoïsme. Avec la Vierge Marie, conservons indemne la tenue de service et gardons la lumière pour attendre le divin Maître (cf. Lc 12, 37), en veillant.