Homélie du 17 juin 2012 - 11e DO
fr. Édouard Divry

Aujourd’hui le Seigneur se fait semeur, planteur, arboriste même. Revêtez donc votre tenue verte de jardin pour mieux comprendre la Parole de Dieu! Sans atteindre les profondeurs de la détermination, le conditionnement aide tellement! Car quoi de plus idyllique que de jardiner en cette période de fin de printemps. C’est enfin le beau temps pour soigner nos cultures et nos arbres, nos fleurs et notre gazon. Chacun ne s’affaire-t-il pas dans son jardin avant les grosses chaleurs de l’été? Ou n’hésite-t-il à prendre l’air dans la campagne quand le printemps s’avère encore là?

Dans la lecture de l’Ancien Testament, c’est le Seigneur lui-même qui prélève une bouture sur le grand cèdre. Dans la Bible, le cèdre représente généralement un roi – les Libanais n’en seront pas déçus! Chez le prophète Ézéchiel, c’est un cèdre qui vit loin de Jérusalem. Cette pousse que le Seigneur transplante en terre de Juda correspond à la descendance royale vivant au milieu des exilés de Babylonie dont le prophète espère le retour d’exil. Il s’agit sans doute d’un fils du roi de Juda dont les sujets ont été déportés lors de l’agression de la Terre Sainte par Nabuchodonosor, en 597 avant Jésus-Christ, un descendant de Jékonias (Yoachin).

C’est donc au total une magnifique parole, non d’un espoir humain car le peuple en déportation est devenu un amas d’os desséchés dira Ézéchiel (cf. Ez 37, 2), mais une parole de radicale espérance: cet arbre voulu par la seule volonté de Dieu et avec son seul concours «portera des rameaux, produira des fruits et deviendra un cèdre magnifique? Toutes sortes d’oiseaux habiteront à l’ombre de sa ramure» (Ez 17, 24). Le royaume de Juda ressuscitera!

Dans l’Évangile, vous l’avez remarqué, la même figure réapparaît, celle d’un arbre qui, une fois bien développé, a la capacité d’abriter tous les oiseaux de la terre. Mais quel contraste avec la première lecture, car cela se réalise, dans la bouche de Jésus, non à partir d’un cèdre royal, mais d’un grain de sénevé, une des plus petites semences de la terre, le moutardier. L’arboriste n’est plus tout à fait le même. Il a comme changé de planification, de plan et de plant!: On est passé du Cèdre au Sinapis!

De fait, Jésus ne revendique jamais un rôle particulier qui lui viendrait de la dynastie des rois de Juda même si Jéconias et Zorobabel sont bien mentionnés dans la généalogie selon saint Matthieu, et même si l’auteur de l’épître aux Hébreux affirme qu’il est notoire que Jésus appartienne «à la tribu de Juda» (He 7, 14). Jésus est né directement de la Terre Vierge, la bienheureuse Vierge Marie. Il constitue une génération unique, un enfantement spontané oserions-nous dire mais par grâce, lui qui repart de zéro, qui valorise l’humanité entière à travers la nature humaine renouvelée qu’il reçoit par miracle de sa Mère immaculée, mais cela sans mépriser le passé puisque Jésus accepte comme père putatif un descendant de roi vis-à-vis duquel Ézéchiel avait, envers et contre tout, conservé une once d’espoir. C’est donc une réalisation promise à la fois très ancienne et totalement nouvelle. Jésus marque la continuité mais aussi le dépassement qui se réalise ici dans l’accomplissement des Écritures. Les textes d’aujourd’hui nous aident à encore mieux le saisir. Jésus représente cette plante, démarrée humainement de peu, mais qui donne accès au Royaume, il est le Germe (cf. Jr 33, 15) de cette Église qui devient son corps et qui accueille non seulement les ethnies d’Israël (cf. Ps 2, 1-2; CEC, n°600), mais désormais la multitude des nations qui croient en Lui. Ce résultat décrit par le Seigneur semble s’accomplir à la manière d’une sorte d’automatisme divin aussi sûr que dans l’annonce du prophète Isaïe à propos de l’efficacité de la Parole de Dieu se réalisant dans le cœur des fidèles: «De même que la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir arrosé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer pour fournir la semence au semeur et le pain à manger, ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission» (Is 55, 10-11).

Ces pousses, du Cèdre et du Sénevé, ne croîtront pas au milieu de la nature terrestre sans affrontement, ces arbres ne trouveront pas leur place au soleil sans combat, ces branches ne serviront pas aux oiseaux du Ciel sans lutte contre les vents contraires. Malheureusement les tiges fécondes, évoquées ici par Jésus, serviront aussi aux hommes pour le fouet de sa flagellation, le bois de la croix sera sans nul doute taillé dans un arbre sur le modèle de celui qu’évoque le Prophète Ézéchiel. Cette spontanéité de ce qui pousse envers et contre tout ressortit en définitive à Dieu seul quel que soit le péché de l’homme. La Providence réelle tient compte des liberté et agence tout pour que chaque événement advienne, sans faire pour autant que les combats et les difficultés soient ôtées de la Terre où nous avons, à notre tour, à débuter notre vie spirituelle, à la faire croître, à la perfectionner autant que faire se peut avec le concours superlatif de la grâce.

Un moine cistercien m’avouait, il y a plus de trente ans, avoir reçu d’un Visiteur canonique l’avis qu’il avait sans doute atteint les cinquièmes demeures de sainte Thérèse d’Avila. Il n’y en a que sept. Cela, à juste titre, le gênait car nous ne sommes pas propriétaires de notre avancée spirituelle et ce moine aurait mieux aimé ne pas le savoir. Par ailleurs, ce même Supérieur donnant cet avis lui avait confié aussi l’imperméabilité de sa communauté vis-à-vis de ses avancées islamophiles et soufies et sans doute voulait-il par cette confidence directe qu’il ne se décourage pas à cause d’un aspect bien trop secondaire de sa vocation monastique.

Nous-mêmes nous ne chercherons pas à savoir où en est la pousse qui nous relie au tronc, car l’important relève de ce qui est caché, de ce qui est visible au cœur seul dirait Antoine de Saint-Exupéry. Ce qui compte consiste à entretenir les liens, les «jointures et ligaments» (cf. Ép 4, 16; Col 2, 19) qui nous relient à elle, la pousse toute divine et toute gratuite, pour être sûr de «ne pas courir ou d’avoir couru pour rien» selon les mots de saint Paul (cf. Ga 2, 2).

Retenons alors les paroles d’espérance d’Ézéchiel et surtout celles de Jésus! Si je fais tout mon possible pour rester en état de grâce – par la prière, la charité, la confession, la communion – alors sûrement le vieil adage théologique vaut aussi pour moi et pour toi, mon frère, ma sœur: faisant ce qui est en ton possible, Dieu ne te dénie pas sa grâce.Facienti quod est in se, Deus non denegat gratiam. (Thomas d’Aquin, ST, IaII, q. 109, a. 6, arg. 2).

Il est enfin une fleur plus accessible dans nos jardins que le Cèdre ou le Sinapis, c’est le Rosier. Bien des mystiques ont vu en lui le symbole de la France! Prions donc en ce jour pour que ce pauvre rosier, marqué par des maladies, oïdium, botrydis ou mildiou, ne succombe pas, mais soit guéri par la main experte du Grand Arboriste Jésus-Christ, défenseur de la loi naturelle, alors que plus personne n’y songe politiquement parlant!