« Est-il permis de payer l’impôt ? » Voilà une question simple et pratique. Ils sont bien ces pharisiens ! Eux, ils ont le sens des choses qui comptent. Pas des questions éthérées. Oui, mais à question claire, réponse claire et percutante de Jésus : « Rendez à César ce qui appartient à César », ce qui veut dire oui. Et si vous pensez que l’Église a évolué, de manière à échapper à l’impôt, vous pourrez vous référer au numéro 2240 du Catéchisme de l’Église catholique qui s’appuie sur Rm 13, 7, « Rendez à tous ce qui leur est dû : à qui l’impôt, l’impôt ; à qui les taxes, les taxes. »
Ne faites pas cette tête dépitée, c’est, comme dit le Catéchisme notre « coresponsabilité du bien commun », et une part nous reviendra, et tout n’ira pas dans des choses que nous réprouvons. En tout cas, ne nous prévalons pas trop vite d’arguments religieux pour nous défausser de nos responsabilités de citoyen. L’erreur des pharisiens, c’est justement cette confusion du politique et du religieux qui leur aurait permis de condamner Jésus à coup sûr selon le principe : pile, tu perds ! face, je gagne ! Si tu me dis de payer l’impôt à l’occupant romain, je crie au scandale et te dénonce comme impie, si tu me dis de ne pas le payer, je te dénonce à l’occupant romain.
Par sa réponse, Jésus passe l’obstacle sans effort et établit les bases de la distinction du temporel et du spirituel : à César, ce qui appartient à César, à Dieu ce qui appartient à Dieu. Le temporel a son ordre et le spirituel le sien. Ils sont distincts, sans être étrangers l’un à l’autre, comme nous l’a rappelé le voyage du pape Léon en France et notamment dans son discours à l’Élysée : « Une juste laïcité ne consiste donc pas à exclure la religion de l’espace public ou de l’éducation, mais à travailler pour que l’État et les institutions religieuses dialoguent ensemble et unissent leurs forces au service du bien commun, pour que le monde ait la vie. »
La première lecture le manifestait aussi avec ce Cyrus, roi de Perse, conquérant puissant « alors que tu ne me connaissais pas », conquérant tolérant qui va permettre aux juifs de revenir à Jérusalem et de reconstruire le Temple, le lieu où rendre à Dieu le culte qui lui revient. « Je t’ai donné un titre alors que tu ne me connaissais pas », dit encore l’oracle du Seigneur. Ce Prince ne connaît pas Dieu, mais il fait — sans le savoir — sa volonté. C’est Dieu qui parle pour valider lui-même cet ordre temporel qui pourtant ne semblait pas lui appartenir. Le Seigneur en fait « son Messie » — le mot est fort — il le prend par la main, il l’appelle par son nom, il le rend puissant… Pour lui soumettre les nations et pour que l’on sache, de l’Orient à l’Occident, qu’il n’y a rien en dehors du Seigneur.
Si les deux ordres sont distincts, encore une fois, ils ne sont pas étrangers l’un à l’autre. L’ordre temporel qui vise au bien des peuples et qui a sa propre autonomie n’est pas exclu des prévenances de Dieu et de sa Providence. Oui, si Dieu a créé le monde, il ne faut pas oublier qu’il le gouverne aussi et jusque dans ses moindres détails ; saint Augustin dit que Dieu regarde aussi « la structure intime du plus petit et du plus vil animal, le duvet de l’oiseau, l’humble fleur des champs, la feuille de l’arbre, il assure l’harmonieux accord de leurs parties » (La Cité de Dieu, V, 11). Les psaumes et les livres de sagesse disaient bien que « rien n’échappe à sa main » (Tb 13, 2). Saint Thomas d’Aquin explicite (Somme de théologie, Ia, q. 103, a. 5, c.) que « c’est en vertu du même principe qu’il appartient à Dieu de gouverner le monde et de le causer ; car c’est au même être qu’il appartient de produire une chose et de lui donner sa perfection, ce qui est le rôle du gouvernement ». Il ajoute même : « Ce fut une sottise de prétendre avec certains que les êtres corruptibles d’ici-bas, ou encore les faits singuliers, ou encore les affaires humaines ne sont pas gouvernées par Dieu. »
N’en tirez pas trop vite des théories politiques pour soumettre le temporel au spirituel, pour revenir à leur confusion ; n’oubliez pas que Cyrus est dans la main du vrai Dieu, sans vraiment le savoir puisqu’il ne le connaît pas. Il ne reçoit pas du ciel un « manuel du messie » qui lui fasse appliquer à coup sûr la volonté de notre Dieu. Non, il cherche le bien, le vrai bien, et ça c’est conforme au projet de Dieu qui a inscrit cette quête dans le fond du cœur de l’homme, de tous les hommes. Ceux qui ne connaissent pas Dieu font véritablement la volonté de Dieu quand ils font le vrai bien. C’est comme cela que l’ordre temporel peut avoir une certaine autonomie.
Ce Cyrus qui devait aussi avoir des deniers à son effigie appelant un impôt de tous ses sujets était lui-même, comme nous, par la grâce du créateur, une pièce dans le grand puzzle divin, une pièce faite à l’effigie du Seigneur, à son image et ressemblance. Par cette image, nous appartenons tous à Dieu et nous lui revenons tous, que nous le connaissions ou non, que nous puissions faire sa volonté en connaissance de cause ou non. Cette image de Dieu avait suffisamment subsisté en Cyrus pour qu’il puisse faire quelque bien au nom de Dieu.
Mais nous dont l’effigie est restaurée par notre baptême, nous qui bénéficions non seulement de l’aspiration au bien, mais aussi de la grâce pour le connaître et pour y parvenir, en entendant le Christ dire « rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu », nous comprenons que nous qui sommes une créature à l’effigie de Dieu devons lui faire hommage de toutes nos bonnes œuvres, de tout le bien que nous pouvons faire.
Beaucoup sont ici pour rendre grâce pour les quatre jours vécus à Lourdes lors du pèlerinage du Rosaire. Voici une belle œuvre suggérée par la Vierge du Rosaire qui veut donner à chacun de révéler le meilleur de ce qu’il a en lui et qui nous donne à voir une manifestation heureuse du bon gouvernement de Dieu. Voyez tout le bien qui s’est fait au creux de cette grotte de Lourdes, ces trésors de générosité, de charité, de patience aussi. Voilà ce que Dieu nous fait faire de bon. Voilà l’hommage que nous pouvons lui rendre.