L’entrée messianique de Jésus à Jérusalem a été un tournant. Désormais, pour les autorités d’Israël, Jésus n’est plus un adversaire mais un ennemi.
L’Évangile relate les attaques répétées des scribes ou docteurs de la Loi, souvent membres des deux grands courants du judaïsme, les sadducéens et les pharisiens.
Jésus avait déjà fermé la bouche aux sadducéens : on ne les entendra plus jusqu’à la Passion. Mais les pharisiens se croient plus malins, capables de dresser un piège pour faire dire à Jésus une chose qui permettra de l’accuser et de le discréditer.
Ils l’interrogent donc sur le point central de la religion : l’amour de Dieu.
J’ouvre une parenthèse pour noter une chose troublante : chaque fois que Jésus parle de l’amour de Dieu, c’est toujours dans un contexte de haine contre lui.
C’est frappant mais au fond logique, puisque Jésus révèle que l’amour de Dieu va jusqu’au bout, plus loin que les pires péchés des hommes, qui s’étalent ainsi.
Revenons aux pharisiens : voilà des gens dont la grande ambition était d’observer au quotidien tous les commandements de la Loi. C’était même le but de leur vie. On ne pense donc pas spontanément à eux quand on cherche le comble du péché !
Pourtant, Jésus s’inquiète, non pour leur moralité mais pour leur vie spirituelle. Car le dogme pharisien était que notre salut éternel dépend de nos propres actions, au point d’oublier notre besoin radical et constant d’être sauvés par Dieu.
Quelle erreur ! Mais le pharisien ne voit pas, trop occupé à accomplir des actions méritoires, à observer exactement tous les commandements de la Loi, si occupé qu’il réduit l’Alliance divine à un contrat qu’il suffit d’honorer pour être quitte.
Cette croyance des pharisiens imprégnait si profondément leur âme qu’il semblait impossible d’en changer. Saint Paul, pharisien d’élite, montre ce qu’il a fallu pour sa conversion : pas moins que l’intervention directe de Dieu, suivie de plusieurs années de retraite.
La Loi avait été donnée comme un chemin vers Dieu… les pharisiens ont fait de l’observation de cette Loi une fin en soi. La question se pose alors : leur Dieu est-il toujours le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ? Le Dieu de Moïse et d’Élie ?
Jésus leur posera cette question et ils seront scandalisés. Pourtant, c’est le cœur du problème : les pharisiens se sont faits de Dieu une idée qui diffère de la réalité que Jésus-Christ vient révéler.
Si Jésus a raison, alors c’est toute leur existence, leur cadre de vie qui est ébranlé.
C’est pourquoi beaucoup l’avaient pris en haine jusqu’à vouloir le tuer.
Leur question est un piège : si Jésus répond que le grand commandement de la Loi est l’amour du prochain, il contredit le précepte central (Dt 6, 5) ; s’il répond que c’est l’amour de Dieu, pourquoi s’intéresse-t-il tant aux pécheurs publics, par définition gens éloignés de Dieu et indifférents à sa Loi ?
Le piège est parfait si on suppose que l’amour de Dieu et l’amour du prochain sont distincts jusqu’à être opposables. Pour les pharisiens, c’est une évidence.
On le voit dans la parabole du Bon Samaritain, où les prêtres ignorent le blessé. Non par indifférence mais parce que s’ils l’avaient touché, ils se seraient rendus impurs donc inaptes au service du Temple. Preuve que, pour eux, amour de Dieu et amour du prochain peuvent être concurrents : l’un ou l’autre, il faut choisir.
Jésus répond avec deux versets de la Loi (Dt 6, 5 ; Lv 19, 18), bien connus de tous mais il ajoute : tenez-les ensemble, ne séparez pas ce que Dieu a uni.
Car s’il est vrai que la Loi consiste dans l’amour de Dieu, il est tout aussi vrai que le vrai Dieu, celui de Jésus-Christ, a voulu que l’amour et le service du prochain appartiennent au service de Dieu.
La première lecture rappelle que servir le prochain humble et méprisé est une exigence de la Loi dont personne ne peut s’exempter, surtout que, par la bouche de Moïse, Dieu affirme être personnellement concerné par ces situations.
C’est de ce Dieu dont Jésus est le Fils, quand il dit : « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait » (Mt 25, 40).
Une des meilleures façons d’honorer Dieu est de partager avec mon prochain ce que j’ai reçu de Dieu. L’amour du prochain est le test du véritable amour de Dieu.
Mais attention : aimer son prochain, ce n’est pas d’abord faire des choses pour lui, c’est de le voir comme Dieu le voit, comme un autre moi-même : une minuscule créature qui, quels que soient sa grandeur et ses mérites, a trop besoin d’être sauvée.