Homélie du 29 octobre 2023 - 30e Dimanche du T. O.

Amour de Dieu et du prochain

par

fr. Pierre Zgirski

Quel est le plus grand commandement ? Question rabbinique par excellence. Pourquoi cette question ?
Au temps de Jésus, voilà déjà six siècles qu’Israël a perdu son indépendance et qu’il est occupé par des puissances impériales. En réaction est né le mouvement pharisien qui tente de sauver l’identité du peuple élu, non seulement en rappelant les prescriptions de la Loi mais en ajoutant sans cesse des observances. Intention louable, mais finalement devant cet amas d’observances, une question aiguë se posait : qu’est-ce qui importe le plus ?
Et Jésus de répondre de manière évidente, nous l’avons entendu en filigrane, par le grand Shema Israël, au livre du Deutéronome, lequel commence ainsi : « Adonaï eloheinu adonai echad (le Seigneur notre Dieu est l’Unique, le Seigneur est Un) » que tout juif récitait matin et soir. Cette prière se poursuit par « tu aimeras le Seigneur ton Dieu ».

Dans les premiers livres bibliques, on disait « craindre ou servir Dieu » mais dans le Deutéronome, pour la première fois, on osait proposer aux croyants d’aimer Dieu depuis qu’il était intervenu pour libérer les Hébreux du joug de l’Égypte. Mais Jésus ajoute une nouveauté : un autre commandement qui lui est semblable et qui fait toute l’originalité de la réponse de Jésus : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Commandement d’ores et déjà présent dans le livre du Lévitique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur. »

Toutefois, Jésus adjoint ce commandement au premier pour en manifester le caractère inséparable. Car, à ces deux commandements sont suspendus toute la Loi et les prophètes, qui forment un seul bloc. Sans cette union insécable, tout l’édifice des commandements s’écroule. Il n’y a plus de vie chrétienne authentique : autrement dit, plus de vie réellement humaine ! Saint Jean lui-même reprendra dans ses lettres ce double commandement lorsqu’il écrira : « Si quelqu’un dit : “J’aime Dieu”, alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas. Et voici le commandement que nous tenons de lui : celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère. »

« Tu aimeras ! » est une invitation au futur, signe non pas d’un commandement mais d’une promesse et que tu peux y arriver. En effet, tu réfléchiras à l’amour que Dieu a pour toi, et en retour, émerveillé par cette grâce, avec reconnaissance, tu comprendras que tu peux, que tu dois rendre amour à Celui à qui tu dois tout. Il ne s’agit pas d’éprouver des sentiments : je kiffe ou je kiffe pas. Non ! Il s’agit de tout autre chose. Dieu demande que nous l’aimions et que nous aimions du même amour qu’il nous aime. D’un amour agapè : un amour divin qui bien entendu ne peut se recevoir que d’en haut et par la prière. C’est un amour total comme l’indique le Deutéronome : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » Évidemment, tu ne pourras plus te contenter de te mettre en règle sur un minimum, d’offrir à Dieu quelques menus sacrifices et offrandes. L’amour est total ou n’est pas.

Alors ! Attention, pas de méprise, le cœur dans la Bible n’a rien à voir avec l’affectivité ou le sentiment. C’est pourquoi dans le Deutéronome il est rappelé qu’il faut répéter sans cesse ces paroles car elles n’ont rien de naturel. Le cœur manifeste en effet la nécessité d’une connaissance amoureuse de Dieu, car Dieu nous a donné un cœur pour le connaître. L’obligation de faire mémoire des bienfaits du Seigneur : « Ces paroles que je te donne aujourd’hui resteront dans ton cœur. » Il mobilise la foi car c’est avec le cœur que l’on croit pour devenir juste, c’est avec la bouche que l’on affirme sa foi pour parvenir au salut.

Ainsi le cœur dans le langage de la Bible signifie l’être tout entier, le centre de la personne, de sa volonté, de ses projets, de ses décisions. Et la foi n’est pas un battement de cœur sentimental.
« De toute ton âme » : en hébreu, le mot désigne « la vie ». Le grand rabbin Aquiba, au moment de mourir martyr, disait : « Enfin je vais pouvoir aimer Dieu en lui donnant mon âme, ma vie. »
« De tout ton esprit » : l’amour n’est pas irrationnel, vague, aléatoire, la foi est intelligente, claire, décidée. On sait pourquoi on croit et on vit en conséquence.
« De toute ta force » : il ne s’agit pas de nos capacités physiques mais de mobiliser notre intelligence pour discerner et adhérer aux pensées de Dieu. Ainsi notre intelligence doit être mise en œuvre pour reconnaître qui est Dieu en vérité.
Ici l’insistance est sur « tout » : le sens de la vie humaine est de se donner intégralement à Dieu. Cet amour unifie l’homme et donc il l’équilibre. « Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même », écrivait la petite Thérèse.

Venons-en au second commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Cela sous-entend que l’homme doit s’aimer lui-même, d’abord. Animé par cette source d’amour qu’est la Trinité s’épanchant au creux de son être, l’homme est appelé à aimer son prochain.
Donc Jésus affirme le primat de l’amour, il synthétise tous les préceptes de la Loi en l’amour. Un amour qui est d’abord amour reçu de Dieu, puis amour pour Dieu qui rayonne sur autrui. Mais en outre, il ajoute : « Tout ce qu’il y a dans l’Écriture dépend de ces deux commandements. » Oui toute la Bible, toute la Révélation de Dieu, découle de cet amour. Et toute notre vie est comme enchâssée dans ce double commandement.

Aujourd’hui, ces paroles résonnent à nos oreilles de manière singulière avec ce conflit qui se joue en Terre sainte. Et on mesure la difficulté de faire de son ennemi son prochain. Seul un amour reçu de Dieu peut permettre d’emprunter ce dur et long chemin dans l’amour du prochain.

Bref, cet amour, Dieu l’a gravé sur chacun de nos cœurs, il en attend des fruits de bonté et de miséricorde. On mesure alors la difficulté de pouvoir dire en vérité : « Père ! Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Que l’Esprit Saint nous porte secours pour vivre en plénitude les exigences de ce double commandement de l’amour, car ne l’oublions pas « au soir de cette vie, nous serons jugés sur l’amour ».