L’amour a-t-il des limites ? Avant le départ visible de Jésus au jour de son Ascension, et avant de recevoir l’Esprit Saint, l’Esprit d’Amour qui lie le Père et le Fils, au jour de la Pentecôte, nous recevons, en préparation à ces grands événements, une exhortation quadruple à rentrer dans la dynamique de l’amour : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. […] Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi » (Jn 14, 23-29) Quatre fois le verbe aimer. Pareillement, saint Paul a médité longtemps sur cette révélation de l’Amour, à partir de sa propre expérience : « L’Amour de Dieu a été répandu en nos cœurs par l’Esprit Saint » (Rm 5, 5). C’est pourquoi notre cœur ne doit pas se troubler comme le recommande aujourd’hui le Seigneur. L’Esprit Saint peut pallier nos déficiences à aimer.
Jésus énonce, en l’évangile de ce jour, une double hypothèse tel un double avertissement : « Si quelqu’un m’aime… » et « si vous m’aimiez… ». Jésus pose-t-il des conditions au juste amour, à l’amour ajusté selon la volonté de Dieu ? La révélation de l’Amour c’est Jésus qui l’a réalisée et nous en montre la mesure éternelle, illimitée : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour » (Jn 15, 9).
On ajoute souvent que la mesure de l’amour de Dieu c’est de l’aimer sans mesure (Augustin, Serm. 90A, 9 ; Bernard de Clairvaux, De diligendo Deo, I, 6 ; VI, 16), mais il s’agit de l’Amour qui vient de Dieu et qui nous donne la grâce pour y répondre. Au niveau de l’amour humain, notre amour vis-à-vis de notre prochain, il semble que l’amour puisse comporter ou admettre des limites, outre le fait qu’on ne puisse pas ou difficilement le commander.
Après avoir rappelé la Thora sur l’amour de Dieu (« tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur…» [Mc 12, 39-31]), Jésus confirme le Lévitique (Lv 19, 18) : « Aime ton prochain comme toi-même » (Mc 12, 32). Une première limite saute aux yeux : si nous ne nous aimons pas assez nous-mêmes notre amour n’ira pas loin et risque de se recroqueviller sur lui-même.
D’autre part, dans l’évangile de saint Jean le Seigneur enseigne qu’il est le modèle par excellence pour bien aimer, donc une deuxième frontière à l’amour : « Je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres » (Jn 13, 34). Or cet amour Jésus a voulu qu’il se répande jusqu’aux extrémités de la terre. Avant de les quitter, Jésus le déclare aux Apôtres : « Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).
Si aimer est le mouvement vers le bien, la fin désirée, deux obstacles majeurs peuvent être décelés dans nos cœurs : primo, ne pas nous aimer assez pour pouvoir aimer notre prochain ; secundo, ne pas assez aimer Jésus pour étendre notre amour jusqu’aux extrémités de la terre.
En étant sollicités à prier aujourd’hui pour nos frères d’Orient et à réveiller en nous l’amour pour eux, il nous faut nous souvenir de deux choses sur l’amour sur lequel nous venons de méditer, deux remarques importantes qui découlent de ce qui vient d’être transmis par la Révélation :
1. À ceux qui sous prétexte de dialogue, dialogue par exemple avec l’islam, bloquent leur agir vis-à-vis des chrétiens d’Orient qui souffrent : « Celui qui va jusqu’à aimer ses ennemis, enseigne saint Augustin, ne saute pas par-dessus ses frères. Il en est comme du feu, qui commence nécessairement par gagner ce qui est tout proche pour s’étendre au loin » (In epistolam Iohannis ad Parthos, tractatus VIII, cap. 4). C’est ce que confirme le pape Grégoire le Grand, cette fois avec l’autorité magistérielle universelle : « On doit exercer la miséricorde d’abord vis-à-vis des fidèles avant de le faire pour les ennemis de l’Église » (Epist. 2, 38). Donc, priorité au frère catholique avant tout, c’est ainsi réaliser ce que Jésus nous demande, de nous aimer d’abord nous-mêmes, mais sans arrêter pour autant le feu de l’amour qui embrase tout, c’est alors aimer jusqu’aux extrémités de la terre en évangélisant au-delà du dialogue naïf : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28, 19-20).
2. À ceux qui pourraient être lassés d’avoir déjà donné, et de leur temps et de leur porte-monnaie, en faveur de nos chers frères chrétiens d’Orient, voici un deuxième conseil du Maître d’Hippone. Que nous puissions témoigner, avec les paroles de celui que saint Paul VI appelait à juste raison le plus grand docteur d’Occident, saint Augustin, et cela jusqu’au soir de notre vie : « Je suis toujours tenu à l’amour. Il est le seul dont je continue à être le débiteur, même quand je lui ai déjà donné » (Lettre 192, 1). Que nous puissions chacun affirmer à notre tour à propos de nos frères d’Orient : Je me suis toujours tenu à l’amour, même après avoir déjà tant donné. L’Amour en vérité ne compte pas. Amen.