Homélie du 1 novembre 2026 - Solennité de la Toussaint

Quelques saints, ou tous les saints ?

par

fr. Henry Donneaud

Écouter l’homélie

Peut-on compter le nombre des saints, ou est-ce impossible ? Dans la première lecture, le voyant de l’Apocalypse rapporte deux choses qui semblent contradictoires. Il a commencé par « entendre le nombre de ceux qui sont marqués », les élus : « cent quarante-quatre mille » (Ap 7, 4), douze mille pour chacune des douze tribus d’Israël ; après quoi, il découvre sous ses yeux « une foule nombreuse, que nul ne pouvait dénombrer, de toutes nations, tribus, peuples et langues » (Ap 7, 9). Que dire, alors, de l’assemblée des saints : nombrée ou innombrable ? Restreinte ou largement ouverte ?

Vous savez tous comment est organisée notre année liturgique. D’abord le cycle principal, celui du Christ sauveur, centré sur la célébration de sa Pâque ; à partir de ce sommet qu’est Pâques, on redescend d’un côté, en amont, jusqu’à l’attente de sa venue avec l’Avent, puis sa nativité, son épiphanie, son baptême, sa tentation au désert, puis, de l’autre côté, en aval, la liturgie en déploie l’achèvement avec l’Ascension et la Pentecôte. Toute l’année liturgique est irriguée par le mystère pascal, relayé chaque dimanche. Mais il y a un autre cycle, celui de la multitude des saints, dont la célébration est répartie tout au long de l’année, souvent au jour anniversaire de leur entrée au Ciel, sans lien de calendrier avec le cycle du Christ, sauf le cas exceptionnel de la Vierge Marie, tellement associée aux mystères de la vie de son Fils. En fait, ces cycles sont tous les deux des cycles du Christ sauveur. Mais le premier, le plus fondamental, célèbre le salut en son principe, en sa source vive et permanente, en la personne du Christ auteur de notre salut, lui qui par toute sa vie, ses paroles et ses actes, nous a acquis le salut. Le second cycle, lui, célèbre le salut en ses fruits, en son extension, en son déploiement au cœur de l’humanité ; il célèbre le Christ en tant qu’il a été accueilli par des milliers de fidèles qui ont mis leurs pas dans les siens, l’ont imité et ont ainsi été introduits par lui, pour toujours, dans l’intimité de Dieu.

Mais voilà : si grand soit le nombre des saints du calendrier fêtés tout au long de l’année, des milliers, ce nombre reste limité. Or l’Église n’oublie pas ce qu’a décrit le voyant de l’Apocalypse : « Je vis une foule nombreuse que nul ne pouvait dénombrer. » Voilà justement le sens de la fête de la Toussaint, au milieu du cycle des saints. Dans l’éternité bienheureuse, auprès de Dieu, ne sont pas admis seulement quelques saints d’élite, en nombre restreint, ceux dont l’imitation du Christ a été si parfaite que l’Église a reconnu avec évidence qu’ils sont des saints. Mais l’Église sait aussi que le Christ victorieux emporte au Ciel avec lui une quantité innombrable d’hommes et de femmes, tous ceux qui l’ont suivi, ont cru en lui, ont espéré en lui, ont tâché tant bien que mal d’aimer comme lui-même nous a aimé.

Car s’il y a les saints d’exception, comme les crus d’exception, par définition en nombre limité, des « saints de vitrail », comme disait naguère ici-même le cher P. Ranquet, il y a aussi la multitude innombrable des saints ordinaires. Ordinaires non pas au sens d’un vin ordinaire, quelconque, banal, sans saveur ni bouquet. Mais ordinaire au sens de ce qui est ordonné, de ce qui progresse selon l’ordre du dessein de Dieu pour chacun de nous, selon la direction du bonheur plénier auquel Dieu nous invite tous en son Fils et par son Esprit, selon le but pour lequel il nous a créés, rien moins que de devenir ses enfants, ses amis pour l’éternité, invités à partager pour toujours le plus intime de sa vie divine. La sainteté n’est rien d’autre que le but de notre vie chrétienne, la raison d’être de notre appartenance au Christ, notre raison de vivre en chrétiens. Pourquoi sommes-nous rassemblés ici chaque dimanche, pourquoi professons-nous la foi chrétienne, pourquoi mettons-nous le Christ au centre de notre vie, sinon parce que nous avons entendu son appel à la sainteté, parce que nous voulons être des saints en marche, des saints en puissance, des hommes et des femmes qui désirent vivre pour toujours avec le Christ.

Les saints d’exception, certes, nous sont précieux, car en eux et par eux la sainteté à laquelle nous sommes tous appelés resplendit d’une clarté particulièrement lumineuse et attirante, et nous savons que, du fait de leur proximité bienheureuse avec la Sainte Trinité, leur prière nous aide efficacement à avancer sur ce même chemin de sainteté.

Mais les saints de vitrail ne sont que la face émergée du peuple des élus, peuple aussi immense au Ciel qu’invisible pour nous, foule innombrable de ces centaines de millions, de ces milliards d’hommes et de femmes qui, après avoir reconnu le Christ, l’avoir suivi, malgré toutes les embûches du mal et du péché, ont été introduits dans la vie éternelle et contribuent, par leur prière, à nous y attirer. C’est eux tous que nous fêtons aujourd’hui, anonymes dans nos mémoires mais lumineux dans l’intimité du Dieu trois fois saint.

Mais, me direz-vous, juste après le 1er novembre, il y a le 2 novembre, jour de mémoire plus douloureux, moins triomphant. Moins triomphant ? Sans doute au sens où les défunts pour qui nous prierons demain ne sont pas encore entrés dans la béatitude parfaite ; ils ont besoin d’une ultime purification, que nos prières d’ici-bas contribuent à alléger. Demain, nous serons en violet, couleur de peine, non plus en blanc, couleur de gloire. Mais eux aussi, même encore au Purgatoire, ont déjà franchi définitivement la porte du Ciel, eux aussi appartiennent déjà et pour toujours au Royaume des Cieux, et c’est bien pourquoi, dans son génie liturgique, l’Église, tout en distinguant ces deux états, n’a pas voulu les séparer ; elle les unit, en deux jours, dans cette célébration de l’unique Église du Ciel.

Les amateurs de haute montagne, vous le savez peut-être d’expérience, quittent le refuge bien avant l’aurore, encore dans la nuit, sans voir le sommet qu’ils visent. Et le brouillard, ou une mer de nuage, peuvent continuer longtemps à dissimuler les cimes. Il en va de même pour nous, pèlerins du Ciel à la suite de Jésus. Nous n’apercevons pas le terme de notre course, mais nous avons senti l’appel à monter, à ne pas rester enfermés dans le monde du péché et de la mort. Nous nous savons faibles, pécheurs, mortels, mais le désir du bien et du vrai que Dieu a déposé au plus profond de nos cœurs nous a permis de reconnaître en Jésus celui qui peut nous tirer vers le haut, celui qui peut nous conduire vers le bonheur plénier, vers la pleine et éternelle communion de tous les hommes entre eux et avec Dieu. Or si le rôle des saints d’exception est de nous attester que le sommet est bel et bien accessible, celui de la fête de Tous les Saints est de nous rappeler qu’il est accessible à tous, à chacun d’entre nous, hommes et femmes ordinaires. Accessible à tous, dès lors que nous mettons nos pas en ceux de Jésus, dès lors surtout que nous nous accrochons à lui comme à un guide infaillible, que nous ne le lâchons pas…

Vous avez entendu comment l’un des vieillards qui entourent le trône de Dieu et de l’Agneau présente la foule immense des élus. « Qui sont-ils, et d’où viennent-ils », avait demandé le voyant ? Et le vieillard de répondre : « Ce sont ceux qui viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau » (Ap 7, 13-14). Franchir la porte du Ciel, gravir la montagne inaccessible, aucune créature ne l’a jamais pu. Le Christ seul a pu traverser la grande épreuve, celle de la Croix, celle du sacrifice parfait, celle de l’amour qui a aimé tous les hommes jusqu’à la fin. Mais s’il est laissé dresser sur la Croix, c’est justement pour que, au moyen de sa Croix, devenue échelle sainte, échelle de l’éternité, nous puissions en gravir les échelons, chacun à notre tour, chacun à notre rythme, toujours soutenu par sa main puissante. Si nous prétendons gravir seul la montagne de la vie, il est sûr que nous allons nous fourvoyer, nous heurter à des parois infranchissables et, tôt ou tard, dévisser dans le vide. Avec Jésus, par contre, si peu vigoureux et si pêcheurs que nous soyons, nous savons que sa main sera toujours là pour nous tenir, nous soutenir, nous assurer, nous rattraper en cas de chute, et nous élever avec lui, au cœur de cette cordée de la victoire qu’est son Église en pleine ascension.

Voilà, frères et sœurs, ce que nous rappelle cette fête de tous les saints. L’échelle sainte de la croix du Christ n’est pas réservée aux alpinistes chevronnés. Toute l’humanité, sans exception, est appelée à l’emprunter. Et chacun de nous, si limités que nous soyons, s’y engage avec d’autant plus de confiance que nous croyons qu’une foule innombrable nous y a déjà précédés, qui nous soutient de sa prière. Et le vivre de course qui nous alimente et réconforte dans cette ascension n’est autre que le Christ lui-même, pain de la vie éternelle et source du salut. Que le Seigneur, qui nous réconforte aujourd’hui de son Eucharistie, nous accueille tous, au dernier jour, dans l’éternité de sa vie bienheureuse !

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