Homélie du 11e Dimanche du T.O. - 17 juin 2018

Il dépeint le Royaume en paraboles

par

Henri Matisse, âgé, dans sa chaise roulante, en un unique trait de son pinceau fixé à une longue perche, a peint le visage de saint Dominique. Un seul trait, et c’est un visage expressif, à la fois tourné vers Dieu et vers vous qui le regardez. Un visage doux, tranquille, réconcilié et réconciliant. Il n’a pas de bouche, pas de nez, pas d’yeux ni d’oreille, et pourtant tous ses sens paraissent en éveil.
Ce seul trait de Matisse est un trait de génie. Ce visage ne dit pas tout mais tant du mystère de notre cher père saint Dominique.

Bien des artistes se sont frottés à un défi plus difficile : représenter le visage de Jésus ! Ce propos a parfois dégénéré, comme lors des querelles iconoclastes. Pourtant le Fils de Dieu s’est fait homme ; il a bel et bien pris chair humaine dans le sein de la Vierge Marie. Et, comme toute humanité, la sienne était visible, apte à être dépeinte. Son nez et sa bouche avaient telle et telle forme. Mais l’art, tout en s’appuyant sur l’anatomie, la dépasse : l’art, à travers des formes, doit esquisser quelque chose du cœur et de l’âme. Or l’âme de Jésus, avec son corps qu’elle informe, est aussi unie à la seconde Personne de la Trinité ! Cette humanité unie hypostatiquement à la divinité désormais est glorifiée et siège à la droite du Père… Quel défi pour un artiste ! Tout au plus, les icônes – ou les œuvres d’un fra Angelico – seront-elles des épiphanies partielles du mystère de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme : elles ne diront pas tout, mais laisseront filtrer certains aspects de cette vérité, de cette beauté, du mystère de Dieu qui s’est fait proche en Jésus-Christ.

Allons plus loin : dans l’Évangile de ce dimanche, il me semble que Jésus lui-même, à la façon d’un artiste,
a voulu dépeindre ce thème mystérieux qui motive sa venue parmi nous : le Royaume de Dieu. À travers ses nombreuses paraboles il fait penser au dessinateur brossant à traits rapides et nombreux un sujet complexe. Avec ses coups de crayon, peu à peu, se révèle ce thème. Une telle multiplicité n’est pas un défaut du côté de l’artiste, mais plutôt une épiphanie multiple d’un mystère infiniment riche. Ni les foules ni vous ni moi ne pouvons l’accueillir d’un coup (d’un trait), totalement. Jésus a donc multiplié les touches sur la toile. « Ainsi, dit-il, il en va du royaume de Dieu comme d’un homme jetant la semence sur la terre » ; ou « comment allons-nous le rendre semblable, ou en quelle parabole le poserons-nous… comme une graine de moutarde ». Cette recherche du trait ou de l’image juste, à travers des mots qui signifient une ressemblance, font scintiller mille facettes du Royaume de Dieu aux yeux d’un auditoire qui découvre tantôt la vulnérabilité d’une semence, tantôt son opiniâtreté ; tantôt la bienveillance foncière de la terre nourricière, tantôt la persévérance et la confiance du semeur, et son intention de récolter ; tantôt le mystère du fruit, plein l’épi, tantôt le grain devenu plante vigoureuse et bienfaisante par son ombrage…

Certains commentateurs ont relevé qu’à travers l’emploi par Jésus de la première personne du pluriel – « Comment allons-nous », « en quelle parabole poserons-nous »… –, non seulement l’auditoire est rejoint, mais encore il est associé à l’œuvre du Christ. Et qui sait si ce « nous » n’évoque pas aussi le « nous divin » de la Genèse : « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance » (Gn 1, 26) ? En effet, le coup de génie de Jésus c’est que, en dépeignant le Royaume de Dieu par tant de paraboles, il poursuit l’œuvre de création. Il est lui-même cette œuvre qui secoue le monde pour le régénérer, le sauver. De toute éternité il est le « resplendissement de la gloire [de Dieu], l’effigie de sa substance », ce Fils « soutient l’univers par sa parole puissante » (He 1, 3) ; et « jusqu’à présent son Père œuvre, et il œuvre lui aussi » (Jn 5, 17).
Jésus nous fait entrer dans le chef-d’œuvre de la récréation. Plus assuré que le meilleur des traits d’un Matisse, il est l’effigie du Père, trait pour trait, simple et parfaitement descriptif, révélation et acte d’un amour qui nous englobe et qui se nomme « Royaume de Dieu ».

Le grand auteur mystique dominicain Allemand, Maître Eckhart, dans son poème Granum sinapis (Grain de sénevé), nous conduit au désert de cette contemplation trinitaire : « Il est la lumière, il est manifeste / il est si obscur / Il est sans nom / Il est inconnaissable / libre de fin comme de début / Il reste serein / nu, sans habits. / Qui connait sa maison ? / Il vient là / nous dire quelle est sa forme. »

Ce Jésus, image du Dieu invisible, ayant pris forme d’esclave, la liturgie eucharistique le reçoit comme le grain généreux qui s’est laissé moissonné, pain de vie pour la vie éternelle. Elle recueille également le grain de nos humanités en l’état de leurs mûrissements.
Dans l’Église, terre nourricière irriguée par le sang de la Croix, sous le soleil bienveillant du Père céleste, abreuvés des dons de l’Esprit-Saint, offrons nos fruits, recueillons les arrhes du Royaume de Dieu !