Homélie du 20e DO - 16 août 2009

Le Christ, Arbre de Vie

par

fr. Serge-Thomas Bonino

Un jardin. Ombragé, frais. Le Paradis, quoi… Au centre du jardin, une source et un arbre, ou plutôt deux arbres. L’arbre de la connaissance du bien et du mal et l’arbre de vie (Gn 2, 9). Du fruit du premier arbre, il n’est pas question de manger. Sous peine de mort. Bien sûr, il est très nécessaire pour nous de savoir où est le bien et où est le mal. La qualité de nos choix de vie en dépend. Mais il ne nous appartient pas de décider par nous-mêmes ce qui est bien et ce qui est mal. Dieu et Dieu seul détermine en dernière analyse ce qui est bon pour nous, tout simplement parce que c’est lui qui nous a fait et qu’il sait, par conséquent, ce pour quoi nous sommes faits, ce qui nous grandit et ce qui nous détruit.

En mangeant le fruit de cet arbre, l’homme refuse donc sa condition de créature. Il se prend pour Dieu et, par là même, il consomme sa rupture avec le Créateur. Aussitôt, il est expulsé du jardin. Les portes se referment. Un ange redoutable désormais «garde le chemin de l’arbre de vie» (Gn 3, 24). Parce qu’il a mangé du fruit du premier arbre, parce qu’il a refusé l’amitié avec Dieu, l’homme n’a plus accès à l’autre arbre, ce mystérieux arbre de vie, dont la Bible nous dit que celui qui en mange «vit pour toujours» (cf. Gn 3, 22).

Une nourriture d’immortalité, donc, que Dieu avait préparée pour ses amis. Car, voyez-vous, notre situation est paradoxale. D’un côté, tirés que nous sommes de la poussière du sol, nous avons une tendance toute naturelle à y retourner. La mort, d’un certain point de vue, fait partie de la vie. Mais, d’un autre coté, nous sommes appelés à partager la vie de Dieu, le bonheur de Dieu, et cette vie de Dieu, elle est comme Dieu: elle est toujours jeune, elle ne passe pas, elle est éternelle. Par conséquent, pour que nous puissions répondre, corps et âme, à notre vocation, il faut que nous soyons arrachés à cette emprise de la mort physique. Telle était la raison d’être de l’arbre de vie, symbole du don que Dieu nous fait de l’immortalité. De même que la nourriture renouvelle chaque jour nos forces (mais chaque jour de moins en moins), de même le fruit de cet arbre préservait de la mort le corps de ceux dont l’âme était unie à Dieu.

Mais une fois coupé de Dieu, coupé de la Source même de la vie, comment l’homme aurait-il conservé l’immortalité? Il est retombé dans sa condition mortelle. Son corps est désormais un corps de misère, un corps voué à la mort. Et pourtant, il a la fringale, une fringale irrépressible. Il veut vivre. Il a faim d’une vie pleine, totale, d’une vie qui dure. Il cherche le chemin de l’arbre de vie. Hélas, il veut le fruit de l’arbre sans l’arbre ni le jardinier. Il veut l’impossible: la santé du corps sans la santé de l’âme, la vie incorruptible sans l’union à la Source de la vie. Et dans sa folie il demande à ces dieux de substitution que sont la Science ou la Médecine de repousser toujours plus loin la mort. Pauvre et triste immortalité! On peut jouer longtemps les prolongations sans que le match en devienne plus palpitant. Au contraire. L’immortalité sans la vie avec Dieu ne serait pas un cadeau. Les centenaires peuvent en témoigner…

Grâce à Dieu, s’il est impossible à l’homme d’entrer au Paradis, il n’est pas interdit à Dieu d’en sortir. Et voilà que l’Arbre de vie lui-même est venu dans nos déserts. Car cet Arbre de vie, vous l’avez compris, n’est autre que le Fils éternel du Père. «Il était la Vie», nous dit saint Jean à propos du Verbe (Jn 1, 4). L’Arbre de vie s’est donc d’abord présenté à nous sous la forme de la Parole qui donne la vie, car «l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute Parole qui sort de la bouche de Dieu» (Dt 8, 3), puis il a pris la forme de cette mystérieuse sagesse, dont la Bible dit qu’«elle est un arbre de vie pour qui la saisit et qui la tient devient heureux» (Pr 3, 18).

Et en ces temps qui sont les derniers, l’Arbre de vie se donne à nous en la personne même de Jésus-Christ: «Je suis le pain vivant descendu du ciel. Qui mangera de ce pain vivra pour toujours…». Manger le pain de vie produit exactement le même effet que manger le fruit de l’arbre de vie: vivre pour toujours. Et de fait, en recevant Jésus, nous devenons participants de sa propre vie qui est vie éternelle. Car il n’en va pas de ce pain comme des nourritures terrestres. Lorsque je fais à la sardine la grâce de la consommer, moyennant un processus physiologique sur lequel je ne m’attarde pas, elle devient ce que je suis. C’est pour elle une expérience extraordinaire (dont à vrai dire elle n’a pas tout à fait conscience): elle devient moi, elle devient homme, elle devient dominicain. Quelle promotion! Par contre, quand je mange le pain vivant descendu du ciel, ce n’est pas moi qui transforme Jésus en moi, qui le ramène à ma dimension, c’est Jésus Ressuscité qui me transforme en lui, qui m’assimile, qui me fais membre de son corps, qui me fait vivre de sa vie.

Et cette vie concerne l’intégralité de ma personne. L’âme bien sûr, l’âme d’abord. Jésus, dès aujourd’hui, la ressuscite par le don de l’Esprit saint, par la foi et par la charité, principes d’une vie nouvelle qui jamais ne passera. Mais Jésus est aussi le Sauveur du corps. «Qui mange ma chair et boit mon sang […] je le ressusciteraiau dernier jour» (Jn 6, 54). Parce qu’il a porté la source même de la vie, le corps de la Vierge Marie n’a pas connu la corruption. Mystère de l’Assomption. De même, parce qu’il a part au Corps et au Sang du Christ, le corps du chrétien possède en lui le germe d’une vie nouvelle, une promesse de résurrection. Mais il doit d’abord passer avec le Christ par la mort.

Car le fruit de l’arbre de vie, c’est sur la Croix que nous le cueillons. L’arbre de vie a été cloué à l’arbre de mort et, ainsi fécondé par le sang du Christ, le vieil arbre a refleuri. La mort a rendu la vie. Voilà pourquoi, dans l’eucharistie, Jésus se donne à nous certes avec le corps glorieux qui est aujourd’hui le sien au Ciel, mais il se donne sous l’aspect de la chair livrée et du sang versé. Mémorial de sa Passion. Car c’est en nous entraînant dans le mystère de sa Passion que Jésus nous communique sa vie. Il s’agit, comme dit saint Paul, de «le connaître lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances, lui devenir conforme dans sa mort, afin de parvenir si possible à ressusciter d’entre les morts» (Ph 3, 10-11).

Alors, après la nuit de notre Passion, au petit matin de notre Pâque, nous entrerons dans le jardin, ombragé, frais. Là, se consommera le mystère des noces. Dieu en nous et nous en Lui. Là, s’accomplira la promesse du Seigneur: «Au vainqueur, je ferai manger de l’arbre de vie» (Ap 2). Ainsi soit-il.