Le diaire des Jacobins

Sonnerie pour espérer : 25 avril

Le diaire des Jacobins du 25 avril 2020

Le fortifiant spirituel pour temps d’épidémie

Dosage quotidien

 

L’espérance du Fleuve d’eau vive

 

Adiutorium nostrum in nomine Domini, qui fecit caelum et terram

Voici plusieurs semaines que nous sommes confinés, que nos activités non indispensables ont disparu, que les activités indispensables sont devenues plus complexes. Pendant le Carême, cette situation avait une saveur pénitentielle.

Nous pouvions faire de ces difficultés l’occasion de nous interroger sur notre propre mode de vie ; nous avons pu en profiter pour passer plus de temps avec le Seigneur, avec nos proches ; c’était aussi une opportunité pour relire et savourer les grands textes littéraires et spirituels. Bref, un parfait exercice de Carême : une situation que nous n’avons pas choisie, parfois douloureuse, mais qui peut aussi être l’occasion d’une démarche de conversion.

Néanmoins, le temps se fait long. Cette année, la fête de Pâques n’a pas eu la solennité qu’elle méritait. La joie de la Résurrection était feutrée et le temps pascal n’a pas la tonalité heureuse qui nous le rend si sympathique. La manifestation de vie propre à ce temps semble devoir être repoussée, et dans quelques semaines il sera déjà trop tard pour vivre la joie de Pâques. Nous avons l’impression que le cycle liturgique s’est arrêté et que nous en sommes restés au Carême.

Mais ne peut-on pas tirer aussi de cette situation des enseignements spirituels propres au temps pascal ? Le confinement ne peut-il pas être aussi pendant le temps pascal l’occasion de s’abreuver à nouveau à la fontaine de la grâce ? À se nourrir encore auprès de l’arbre de vie ? J’aimerais mentionner deux enseignements possibles de ce temps pascal confiné.

D’abord, une prise de conscience de la communauté humaine. La pandémie actuelle est venue nous rappeler, un peu douloureusement, l’universalité de notre condition. L’humanité forme une même espèce biologique qui peut être atteinte par un même mal. Aucune différence culturelle, aucune frontière nationale ne peut arrêter une épidémie, hier comme aujourd’hui. Seules des mesures strictes et périlleuses, prises ensemble et sollicitant la coopération de tous peuvent espérer avoir un effet. L’humanité est une, qu’elle le veuille ou non, et sa lutte contre un fléau universel ne pourra se faire que dans une certaine unité. Nous formons une cité au sens antique. Mais si le mal est universel, alors le remède aussi doit être universel. Le véritable salut est nécessairement un salut offert à tous. En ce temps de Pâques, nous sommes ainsi amenés à prendre conscience de l’universalité de la rédemption apportée par le Christ.

Toutefois cette universalité n’est pas celle d’une foule indifférenciée, et c’est le deuxième enseignement que je voudrais tirer. L’universalité n’est pas la collectivité anonyme. Et ce temps de confinement nous a fait sentir la nécessité d’avoir des relations humaines véritables. Nous en avons peut-être profité pour téléphoner à tel ou tel proche isolé. Le maintien des distances de sécurité nous invite peut-être à compenser cette froideur nécessaire par une parole aimable. La raréfaction des relations humaines nous a fait prendre conscience de leur nécessité et nous a incité à les réinventer en utilisant d’autres moyens de communication. Et surtout la privation de liturgie eucharistique a entraîné un vif sentiment du besoin de la communion sacramentelle avec le Christ. S’il en est ainsi, alors c’est une bonne nouvelle car le salut est personnel. Si vous me permettez d’utiliser une expression qui est sans doute grammaticalement tautologique, le salut est « pour tous et pour chacun ». Pour tous, parce qu’il est universel et communautaire ; pour chacun, parce qu’il est personnel. C’est peut-être ce qu’un temps pascal confiné peut nous enseigner, pour nous conduire à nouveau vers la fontaine de grâce qui jaillit de la Croix.

fr. Ghislain-Marie Grange, o.p.

Textes commentés

Écriture sainte

Ap 22, 1-5

Il me montra le fleuve de vie, brillant comme du cristal, procédant du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place de la ville et du fleuve, ici et là, un arbre de vie produit douze récoltes, donnant son fruit chaque mois, et les feuilles de l’arbre guérissent les nations. De malédiction, il n’y en aura plus. Le trône de Dieu et de l’Agneau sera en elle, et ses serviteurs l’adoreront. Ils verront son visage, son nom sera écrit sur leurs fronts. De nuit, il n’y en aura plus, ils n’auront plus besoin de la lumière d’une lampe ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les illuminera et ils règneront pour les siècles des siècles.

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Pseudo-Barnabé (IIe s. et IIIe s. pour la version latine)

Lettre 11, 10

Un [autre prophète] dit ensuite : « Il y avait un fleuve qui sortait de la droite et de là s’élevaient des arbres magnifiques ; quiconque en mangera vivra pour l’éternité [Ez 47, 1-12 ; Gn 3, 22]. » Cela veut dire que nous descendons dans l’eau remplis de péchés et de souillures et que nous remontons chargés de fruits, ayant dans le cœur la crainte et dans l’esprit l’espérance en Jésus.

Écriture sainte

Deutéronome 28, 66 (LXX, trad. C. Dogniez et M. Harl, 1992, p. 296-297)

Et ta vie sera suspendue devant tes yeux et tu seras rempli de crainte jour et nuit et tu n’auras pas confiance en ta vie.

Carmen de pascha (vers 400-410)

« Est Locus », 30.34-37.40-44

Tout à l’entour se réunissaient des nations et des peuples sans nombre. […] Ils voyaient les rameaux se courber et fléchir sous le poids des fruits variés. Ils se réjouissaient déjà de saisir d’une main avide, joyeux qu’ils seraient, ces fruits imbibés d’un nectar céleste. Mais ils ne peuvent porter la main à ces objets de leur désir (Hic ubi multigenis flexos incumbere pomis / Cernebant ramos, avidis attingere dextris / Gaudebant madidos caelesti nectare fructus. / Nec prius hos poterant cupidis decerpere palmis)… Longtemps donc se promenant sur le gazon moelleux, ils regardent les fruits qui pendent du haut de l’arbre ; quelques-uns goûtent les écorces que les rameaux laissent tomber, et les douces feuilles d’où distille un nectar abondant. Mais combien ils désirent de saisir les véritables fruits ! (Ergo diu circumspatiantes gramine molli / Suspiciunt alta pendentes arbore fructus. / Tunc si qui ex illis delapsa putamina ramis / Et dulces multo rorantes nectare frondes / Vescuntur, ueros exoptant sumere fructus).

Commodien

Instructions 1, 35, v. 8-14 et 20-22

[…] Sur ce bois de mort recherchons celui de la vie future ;
Au bois est suspendue la vie qui porte les fruits prescrits :
Veillez dès maintenant à vous-mêmes, en croyant que ces fruits apportent la vie.
La Loi fut donnée par le bois à l’homme premier-né pour qu’il la craignît,
La mort est provenue du fait qu’il a négligé cette Loi du début :
Tends maintenant la main et prends au bois de vie.
Excellente est la Loi du Seigneur qui est sortie ensuite du bois ;
[…]
Tournez-vous vers le Christ, et vous serez les compagnons de Dieu.
Sainte est la Loi de Dieu, qui dit qu’il y a une vie pour les morts.
Le Seigneur a prescrit qu’on chantât un hymne en son honneur…

Saint Thomas d’Aquin

Sum. theol., IIa-IIae, q. 23, a. 1, ad 1

Double est la vie de l’homme. L’une est extérieure selon sa nature sensible et corporelle, et selon cette vie il n’y a pas pour nous de communication ou de conversation avec Dieu et avec les anges. Mais l’autre vie de l’homme est spirituelle et se passe dans notre esprit. Selon cette seconde vie, il y a pour nous une conversation aussi bien avec Dieu qu’avec les anges. Dans notre état présent, cette conversation est imparfaite, comme le dit Ph 3, 20 : Notre conversation est dans les cieux. Mais cette conversation sera rendue parfaite dans notre patrie, lorsque ses serviteurs serviront Dieu et verront sa face, comme le dit Ap 22, 4. C’est pourquoi ici-bas la charité est imparfaite, alors qu’elle sera rendue parfaite dans la patrie.

Sur Jn 15, 26

Jn 15, 26 : Lorsque viendra le Paraclet que moi je vous enverrai du Père, l’Esprit de Vérité qui procède du Père.

Commentaire — Il n’est pas contradictoire de dire que l’Esprit Saint est envoyé et de dire qu’il vient, car on parle de venir en ce qu’apparaît de manière manifeste la majesté de sa divinité qui opère ce qu’elle veut (1 Co 12, 6). En revanche, on parle d’être envoyé pour montrer sa procession d’un autre. […] On doit aussi noter que la mission [ou l’envoi] de l’Esprit Saint vient de manière commune du Père et du Fils. C’est le cas en Ap 22, 1 : Il me montra le fleuve d’eau vive — entendons : l’Esprit-Saint — procédant du trône de Dieu et de l’Agneau — qui est le Christ.

De potentia, q. 5, a. 9, ad 6

L’arbre de vie s’entend ici [Ap 22, 2] comme une métaphore du Christ ou de la sagesse, dont il est dit en Pr 3, 18 qu’elle est un arbre de vie pour qui la saisit.

Sur Ga 5, 22

L’apôtre parle des fruits de l’Esprit, c’est-à-dire de ce qui surgit dans l’âme par l’ensemencement de la grâce spirituelle.

Sum. theol., Ia-IIae, q. 70, a. 3

« Les fruits de l’Esprit sont énumérés [en Ga 5, 22] de manière non exhaustive et incomplète. » Toutefois, « lorsque l’apôtre Paul énumère douze fruits de l’Esprit-Saint [en Ga 5, 22], ce nombre n’est pas arbitraire, et l’on peut le retrouver dans les douze fruits mentionnés en Ap 22, 1. Car on appelle fruit ce qui procède d’un principe à la manière de ce qui procède d’une semence ou d’une racine. La distinction entre les fruits correspond par conséquent aux diverses processions de l’Esprit-Saint en nous. Ce processus [où l’Esprit-Saint vient en nous] se repère au fait que, d’abord, l’esprit de l’homme est orienté vers lui-même, puis qu’il est orienté vers ce qui est à côté de lui, enfin qu’il est orienté vers ce qui est sous lui. […] — C’est pourquoi entre les fruits de l’Esprit vient d’abord la charité, en laquelle l’Esprit-Saint est spécialement donné, comme une similitude qui lui est propre puisque lui-même est Amour. […] Puis de l’amour de charité s’ensuit nécessairement la joie, car tout amant se réjouit de sa réunion avec l’aimé. […] Et la perfection de la joie est la paix. [Vient ensuite ce qui maintient la paix de l’esprit contre les maux], la patience […] et la longanimité. — Pour ce qui est à côté de l’homme, c’est-à-dire le prochain, l’esprit de l’homme est bien disposé d’abord […] par la volonté de bien faire, ce qui relève de la bonté […] puis par la générosité. Il est encore bien disposé à supporter avec égalité d’âme les maux qui nous viennent du prochain, et cela relève de la douceur […] mais aussi de la maîtrise de soi. — Enfin, l’homme est bien disposé envers ce qui est sous lui, d’abord quant à ses actions extérieures par la modestie […], puis quant à ses appétits intérieurs par la continence et la chasteté. »

L’ordre des fruits de l’Esprit Saint dans l’âme (Ga 5, 22)
  • En l’esprit de l’homme :

Charité (similitude l’Esprit-Amour) —> joie —> paix ; patience ; longanimité

  • Envers le prochain : Bonté ; générosité ; douceur ; fidélité
  • Sous l’esprit de l’homme : Modération ; continence et chasteté
Tous les textes discutés et les précédents diaires : http://toulouse.dominicains.com/actualites/#prieres
Dominicains de Toulouse
fr. Alain Quilici