Il existe un malentendu à propos de l’évangile que nous venons d’entendre. Ce malentendu est de penser que le Christ aurait enseigné une critique radicale du pouvoir, et qu’il y aurait dans ses paroles un parfum révolutionnaire. À la logique du pouvoir, il aurait opposé la logique du serviteur. Toutes les utopies qui rêvent d’un monde où aucun homme n’en dirigerait un autre ont cru trouver dans ce « Fils de l’homme qui n’est pas venu pour être servi mais pour servir » un modèle et une approbation. En somme, elles ont vu dans le Christ le premier anarchiste. Jésus anarchiste !
Mais comment Jésus pourrait-il être anarchiste, c’est-à-dire sans-ἀρχή (an-archiste), sans principe, lui qui est éternellement engendré du Père et qui a donc le Père pour Principe ? Comment le Christ aurait-il pu critiquer le pouvoir, lui à qui « le Père a remis toutes choses entre ses mains » (Jn 3, 35 ; 13, 3 ; 17, 2), lui qui a « reçu tout pouvoir dans le ciel et sur la terre » (Mt 28, 18 ; cf. Rm 14, 9 ; 1 Co 15, 27 ; Ep 1, 21 ; Ph 2, 9 ; Col 2, 10 ; He 1, 2 ; 1 P 3, 22 ; etc.) ? Car « Jésus-Christ est Seigneur à la gloire de Dieu le Père » (Ph 2, 11), il est « Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu pour ceux qui ont été appelés » (1 Co 1, 24).
Si nous revenons à notre évangile, nous pouvons aisément constater que, loin de critiquer le pouvoir, le Christ est venu enseigner qu’il faut du pouvoir et qu’il faut un vrai pouvoir. Il ne reproche pas à Jacques et Jean leur demande de siéger à sa droite et à sa gauche, mais il sonde leur motivation, car il craint qu’ils ne sachent pas à quoi ils s’engagent. Aux dix autres apôtres qui s’indignaient, il n’apporte pas son soutien, mais leur apprend plutôt le moyen d’être grand et le premier. Et s’il évoque les chefs des nations, ce n’est pas pour critiquer leur pouvoir mais pour montrer aux apôtres qu’ils doivent, quant à eux, l’exercer d’une autre manière.
Si, au contraire, vous refusez d’écouter ce que dit le Christ, si vous pensez qu’il condamne le pouvoir en général, alors votre vision des sociétés humaines et de l’Église sera systématiquement critique. Jacques et Jean vous apparaîtront comme les premiers à avoir introduit le venin du carriérisme dans le christianisme et vous vous représenterez l’histoire de l’Église comme la simple continuation et l’accentuation d’une corruption remontant aux premiers apôtres. Vous vous retrouverez spontanément solidaires de l’indignation des dix autres apôtres car vous, bien sûr, êtes indemnes de toute compromission avec ce dévoiement de l’Évangile. Et vous ferez chaque jour vos délices des scandales de palais et des petites médiocrités politiques propres à vous conforter dans la haine de tout ce qui a du pouvoir sur terre, vous applaudirez à toute contestation et toute indignation contre les puissants, vous célébrerez toute mise à bas d’une autorité. Plût à Dieu que ma description de ce faux évangélisme soit une caricature ! Malheureusement, l’esprit de notre époque en est saturé et nous, catholiques, n’en sommes pas indemnes.
L’erreur de cette lecture de l’Évangile, l’erreur de cette vision du monde et de l’Église, n’est pas d’être trop critique, elle est de ne l’être pas jusqu’au bout. Car elle critique tout sauf ce que le Christ critique, elle critique tout sauf soi-même. Elle est prête à tout renverser socialement pour n’avoir pas à se réformer moralement. Car nous sommes, je suis, à la racine de ce que nous déplorons. C’est du cœur de l’homme que naît l’abus du pouvoir et son détournement. Et si le Christ est venu guérir le monde des maladies du pouvoir, ce n’est pas en mettant à bas tous les pouvoirs (des autres !) mais en nous réordonnant (nous !) à Dieu. C’est dans la mesure où l’homme revient à Dieu comme à son Seigneur, que les pouvoirs qu’il exerce redeviennent bénéfiques pour tous.
Essayons donc de mieux comprendre ce qui se joue dans l’enseignement du Christ. On peut le décomposer en trois points. Il y a d’abord l’exemple du Christ, puis son application aux apôtres, puis ce qui nous concerne.
Le Christ est exemplaire du vrai pouvoir par tout ce qu’il est. Comme Fils de Dieu et l’égal du Père il est Tout-Puissant. Mais parce qu’il est Fils, c’est de l’autorité du Père qu’il tient sa puissance divine. Et c’est par l’autorité du Père qu’il est envoyé dans le monde pour, dira saint Paul, « tout mettre sous le pouvoir du Fils, qui lui-même se mettra alors sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis, et ainsi Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28). Cette mission divine de porter aux hommes le salut par miséricorde, le Christ l’accomplit comme Fils de l’homme en donnant sa vie pour ceux qu’il aime (Jn 15, 13 ; cf. Rm 5, 8 ; 1 Jn 3, 16). Le Christ est donc serviteur en raison de sa mission de salut et il accomplit cette mission en buvant le calice de sa Passion. Nous voyons ainsi que le service du Christ n’est pas le contraire de son pouvoir, ni ce qui contrarie ou contrebalance ou diminue son pouvoir, mais ce service est bien plutôt le moyen par lequel sa puissance accomplit sa mission, il est l’expression d’un pouvoir mû par l’amour de ceux qu’il dirige. Comme il le dira lui-même : « Je suis le Bon Pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10, 11).
Du Christ nous passons aux apôtres. Lorsque Jacques et Jean demandent à participer au pouvoir du Christ, et à participer à ce pouvoir jusqu’au point d’être assis à sa droite et à sa gauche, presque comme des égaux, c’est bien au même service qu’ils veulent être associés, c’est-à-dire à la même mission de salut, et à la même disponibilité à donner sa vie pour ceux que l’on aime. « La coupe que je vais boire, vous la boirez », leur assure Jésus. Pareillement, aux autres apôtres, Jésus montre que leur pouvoir sera mesuré par cette participation à sa mission de serviteur du salut de la multitude des élus. Il ne dit pas : « Plutôt que de vouloir être grands, soyez serviteurs. » Il ne dit pas : « Au lieu d’avoir l’ambition d’être premier, soyez esclaves. » Il dit : « Pour devenir grand et être le premier, soyez serviteur après moi. » Après deux mille ans d’histoire de l’Église, ne sommes-nous pas pleins de gratitude pour leur désir d’être grands dans le service, pour leur primauté, pour le fait que ce soit eux qui aient reçu l’autorité, qui soient les colonnes sur lesquelles nous nous appuyons, puisqu’ils ont tous donné leur vie afin que nous puissions, des siècles plus tard, rencontrer le Christ ? Où serions-nous s’ils n’étaient pas nos chefs ?
Et nous alors ? Peut-être pensions-nous en écoutant cet évangile tout à l’heure n’être pas vraiment concernés. Pouvons-nous persister à le penser ? Quelle que soit notre situation, nous ne manquons pas d’exercer un certain pouvoir sur d’autres. Que ce soit sur des enfants ou des petits-enfants, sur des employés ou des étudiants, sur des frères ou des sœurs, sur des amis ou des rencontres de hasard. Car dans chaque action où nous pesons sur d’autres, où nous les dirigeons, les conseillons, les influençons, nous exerçons un certain pouvoir. Qu’est-ce qui est alors préférable ? Être grand et le premier dans le service de leur salut, par amour pour eux ? Ou bien être médiocre et le dernier à s’en soucier ? Combien de fois n’ai-je soupiré d’être si impuissant à aider des personnes perdues à retrouver le chemin du salut ! Comme j’aurais alors voulu avoir ce pouvoir des serviteurs du Christ ! Je ne demandais même pas la place de droite ou de gauche, même pas d’être grand serviteur ni le premier, juste ce qui était nécessaire pour que lui, ou elle, trouve le soutien lui permettant de réordonner sa vie à Dieu.
Que me manquait-il ? Ce sera ma dernière remarque. Que me manquait-il sinon cette charité qui vient du premier des serviteurs, le Christ, celui qui a donné sa vie en rançon pour la multitude ? Alors, demandons à Dieu de recevoir cette charité dans l’eucharistie, en mangeant le Corps du Christ livré pour nous et en buvant au calice de son Sang, versé pour nous et pour la multitude.