Homélie du 12 avril 2026 - 2e Dimanche de Pâques - Dimanche de la miséricorde

« Mon Seigneur et mon Dieu »

par

fr. François Daguet

Chaque récit des apparitions de Jésus ressuscité est une façon de nous aider à entrer nous-mêmes dans cette connaissance du Ressuscité, qui ne va pas de soi. Même si, dans la liturgie, on ajoute Alléluia à la fin de chaque phrase, les récits-mêmes des évangiles nous disent que la rencontre de Jésus ressuscité est tout sauf évidente. C’est une chose curieuse. Jésus est ressuscité en un instant, mais il nous faut du temps, parfois beaucoup de temps, pour rejoindre ce mystère. Et si c’est lui qui est sorti du tombeau, on a bien l’impression qu’il vient rejoindre les apôtres enfermés dans le tombeau de leur désespérance.

Ce récit de la rencontre entre Jésus et Thomas est très instructif, et nous enseigne, nous, directement. D’abord, sur la réalité de la Résurrection. Saint Luc nous dit, au sujet de l’apparition qui, à Jérusalem, clôt le récit d’Emmaüs que « saisis de frayeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit » (Lc 24, 37). Eh bien, Jésus ressuscité n’est pas un esprit. Il a son propre corps, qui a traversé la mort, et qui en revient en portant les marques de sa Passion. D’où son insistance à montrer ses plaies. Jean vient de nous le dire, au sujet de l’apparition du soir de Pâques. Après avoir dit aux Apôtres : « La paix soit avec vous », il ajoute : « il leur montra ses mains et son côté ». Et c’est encore plus insistant pour Thomas huit jours plus tard : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté. » C’est saint Jean qui nous rapporte cela, lui qui nous dit, dans sa première Épître : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie » (1 Jn 1, 1), nous vous l’annonçons. Ainsi, Jean nous invite à entrer dans le réalisme de la Résurrection. Ce n’est pas une expérience spirite. Jésus est le même qui était vivant, qui a connu la mort, et qui revient à nous avec son corps. Voilà ce qui est attesté par les Apôtres, et qui nous est transmis depuis lors. La continuité de l’être passe par le corps, c’est vrai pour Jésus et c’est vrai pour nous. C’est pour cela qu’il nous promet de nous ressusciter au dernier jour. La victoire sur la mort ira jusque-là, jusqu’à la résurrection des corps.

Il y a donc une insistance sur le toucher et sur le corps. Le corps porte la marque, en quelque façon, de notre âme, de ce qu’elle a enduré. Cela a valu pour Jésus, et cela vaut pour nous. Ce que nous avons vécu dans notre âme, de joyeux et de douloureux, a imprégné notre corps, il en porte les stigmates, même si c’est le plus souvent de façon invisible. Le corps de Jésus porte la marque de ses souffrances. Mais attention, les blessures que porte le corps du Christ ont un sens que les nôtres n’ont pas. En acceptant librement d’être outragé, martyrisé, ce sont nos propres blessures qu’il a prises sur lui : « Lui qui sur le bois a porté lui-même nos fautes dans son corps » (1 P 2, 24), dit saint Pierre, manifestant l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe sur le serviteur souffrant. Blaise Pascal avait un sens aigu de cette inscription de nos souffrances dans la chair du Christ : « Je pensais à toi dans mon agonie ; j’ai versé telles gouttes de sang pour toi » (Br. 553). Tout ce qu’a vécu Jésus, il l’a vécu comme la tête de son corps. Si bien que la rencontre de Thomas avec Jésus, le toucher des plaies du Christ par Thomas, ou le seul fait qu’il les ait vues — car l’évangile ne dit pas qu’il les a touchées — c’est pour lui la reconnaissance de la miséricorde du Christ pour ses propres fautes. Voilà ce qu’il découvre dans les plaies du Christ.

N’ayons pas une conception élémentaire de l’incrédulité de Thomas, comme s’il n’était qu’un agnostique. Ce à quoi il ne croit pas, c’est la possibilité d’être délivré de ses blessures, de ses limites, de ses incapacités, de son péché, que sa vie soit réellement changée. Et quand Jésus lui apparaît, il reconnaît en lui celui qui, justement, a triomphé de tout cela, et qui vient le libérer de son enfermement, il reconnaît dans les plaies de Jésus le lieu du pardon de ses propres blessures. Jésus lui dit, très concrètement : « Viens toucher ce par quoi je te délivre de ton désespoir, c’est précisément par là que je veux te rencontrer. » Thomas fait l’expérience, dans cette rencontre corps à corps, peut-on dire, de la puissance de Dieu qui nous sauve. En un mot, il fait l’expérience de la miséricorde. Et c’est pourquoi il confesse Jésus ressuscité comme étant Dieu : « Mon Seigneur et mon Dieu. » Saint Augustin, une fois encore, résume tout avec le génie des mots qu’on lui connaît : « Il voyait et touchait l’homme, et il confessait Dieu qu’il ne voyait ni ne touchait » (Traité 121 sur l’Évangile de Jean, § 5).

Ce récit rapporté par saint Jean nous instruit encore sur le rapport à Jésus ressuscité. Une fois rencontré, on voudrait le retenir. Comme Marie-Madeleine, mais Jésus lui dit : « Ne me retiens pas. » Ou comme les disciples du chemin d’Emmaüs : « Reste avec nous, car déjà il se fait tard », et Jésus disparaît à leurs yeux. Le corps de Jésus ressuscité ne se laisse pas accaparer, enfermer dans nos limites d’espace et de temps. Nous ne pouvons pas le saisir, avec notre sensibilité, parce que c’est lui qui vient à notre rencontre, pour peu que nous le cherchions. Mais il vient comme l’Agneau immolé, nous dit l’Apocalypse, qui se tient debout devant le trône de la miséricorde de Dieu, il vient portant la blessure de notre péché et nous en apportant la guérison. C’est en accueillant cette miséricorde que nous pouvons vivre l’expérience de Thomas.

Il vient, il vient encore ce matin dans son Corps — livré pour nous — et son Sang — versé pour nous — que nous allons célébrer dans l’eucharistie. Sachons l’accueillir en le confessant : « Mon Seigneur et mon Dieu. »

(Évangile : Jn 20, 19-31)

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