« En effet, ils ne savaient pas encore que, d’après l’Écriture, [Jésus] devait ressusciter d’entre les morts » (Jn 20, 9). C’est ainsi que l’évangéliste Jean explique le comportement des premiers disciples venus au tombeau. Et il ne parle pas des grands prêtres ayant condamné à mort Jésus ; il ne parle pas non plus de ces disciples obscurs qui ne suivaient Jésus que de loin. Il parle ici de Marie-Madeleine, de Pierre et de Jean. Et donc ces trois-là n’avaient compris ni l’Écriture ni les paroles du Christ sur la Résurrection. Pourtant, ils sont avec Jésus depuis la Galilée, Pierre et Jean font même partie des disciples de la première heure. Marie, elle, est une femme du village de Magdala, située près du lac de Galilée, et dont Jésus a chassé sept démons, comme nous le rapporte l’évangile de Marc (Mc 16, 9). Ils ont donc entendu Jésus prêcher quasiment dès le commencement. Ils ont vu les miracles. Bien plus, Pierre et Jean ont assisté à la résurrection de la fille de Jaïre (Lc 8, 49-56), ils ont vu celle du fils de la veuve de Naïm (Lc 7, 11-17), et surtout ils étaient tous là lors de la résurrection de Lazare. Et pourtant Jean lui-même, ce disciple que Jésus aimait et qui a reposé sur la poitrine de Jésus le soir du Jeudi Saint, reconnaît : « Ils ne savaient pas encore que, d’après l’Écriture, il devait ressusciter d’entre les morts. » Qu’avaient-ils donc bien pu comprendre des paroles de Jésus ? De quoi avaient-ils été témoins lors des divers miracles de résurrection ?
Quand Jésus, pris de compassion, est amené à ressusciter un mort, la première des choses qu’il fait est de s’approcher du corps, de le toucher, de s’adresser à lui… Mais alors, justement, il y a un problème au matin de Pâques. Où est le corps de Jésus ? Si Jésus doit ressusciter, il faut déjà savoir où est son corps. Or il a disparu. Aussi quand Marie court trouver Pierre, ce n’est pas parce qu’elle ne croit pas que Jésus ne puisse pas ressusciter, mais c’est parce que, dit-elle : « On a enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où on l’a mis. » Sous-entendu, comment pourra-t-il ressusciter, puisqu’il n’y a plus de corps ? Il faut donc se mettre en quête du corps de Jésus, il faut retrouver ceux qui l’ont enlevé. Croit-elle que ce sont les soldats à la solde des grands-prêtres qui l’ont pris ? Les grands-prêtres auront, en tout cas, une explication comparable à la disparition du corps de Jésus : « Ses propres disciples sont venus de nuit et l’ont dérobé » (Mt 28, 13). Et l’évangéliste Matthieu de noter que c’est cette histoire qui s’est colportée par la suite chez les Juifs (cf. Mt 28, 15).
Pierre et Jean se rendent donc à leur tour au tombeau, pour savoir ce qui s’est passé, pour recueillir des indices. Une hypothèse a été immédiatement rejetée par Jean : celle que Jésus ne soit, en fait, pas mort. Jean a été témoin du coup de lance dans le côté du Christ, dont la marque est suffisamment profonde pour permettre à Thomas d’y avancer la main, comme le lui demandera Jésus dans une semaine (cf. Jn 20, 27). Quand Jean arrive, il regarde rapidement pour constater que les linges sont là, à l’intérieur, et il attend Pierre pour entrer à sa suite dans le tombeau. Une fois à l’intérieur, il ne peut que constater que ce qui s’est passé dépasse sa compréhension première, dépasse ce dont il avait été témoin lors des résurrections précédentes.
Qu’a-t-il donc vu ? Retournons au texte grec. Le terme qui revient trois fois (ce qui en montre l’importance !) dans notre évangile pour désigner où sont les linges a été traduit dans le récit que nous venons d’entendre par : « gisant à terre » [1] . En réalité, il ne s’agit que d’un seul mot grec (qui vient du verbe κεῖμαι) qui signifie : être posé, être déposé, être placé ; on peut aussi le traduire par notre curieux verbe français « gésir » ; et il n’y a pas en grec la mention de « à terre ». On retrouve ce même terme dans l’évangile de saint Matthieu, quand l’ange de la Résurrection dit aux femmes : « …vous cherchez Jésus, le Crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit. Venez voir le lieu où il gisait » (Mt 28, 5-6). Les linges sont donc là où Jésus gisait, là où il était placé. Les linges qui ont été utilisés pour la sépulture ne sont pas jetés par terre, dérangés, mais ils sont affaissés sur place. Ils ne sont pas non plus pliés dans un coin. Ils ne sont pas dans l’état où ils auraient pu se trouver si quelqu’un était venu dérober le corps, si quelqu’un était venu enlever le cadavre, ou même si Jésus, s’étant réveillé d’entre les morts, à la manière de Lazare par exemple, avait dû par lui-même enlever les linges qui l’enveloppaient. C’est comme si le corps s’était évaporé, comme s’il avait traversé les linges. D’où la réaction de Jean quand il s’en rend compte : « Il vit et il crut. »
Toutes les résurrections précédentes étaient un retour à la vie du corps inanimé d’une personne défunte. Lazare, mort depuis quatre jours, va ainsi de nouveau vivre, bouger, reprendre le cours de sa vie. Son âme, son principe de vie, est revenu dans son corps. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé ici. Ce n’est pas l’âme qui est retourné dans son corps, c’est plutôt comme si le corps était retourné à son âme. Pour utiliser un vocabulaire emprunté à saint Paul, le corps charnel de Jésus — Paul l’appelle le corps psychique — est devenu un corps spirituel (cf. 1 Co 13, 36-49). Le corps a été attiré dans la gloire du Fils, il a été spiritualisé.
Que l’homme puisse avoir en partage la gloire de Dieu, cela avait été annoncé dans l’Écriture, mais ce qui s’est passé lors de la résurrection du Christ est ainsi une première. Jésus est le premier à entraîner l’homme tout entier, corps et âme, dans la gloire de Dieu. La force de la mort, qui est la faiblesse de notre chair, a ainsi été anéantie. En ressuscitant, le Christ a détruit la mort.
Avez-vous d’ailleurs remarqué comment, dès le début de notre évangile, le Christ en avait donné le signe ? Contrairement à ce qui est rapporté dans les évangiles synoptiques, le récit de Jean ne dit pas que la pierre du tombeau a été roulée. Marie, arrivant au tombeau « aperçoit [que] la pierre a été enlevée ». Ce n’est pas simplement une expression synonyme. Le tombeau fermé est désormais définitivement ouvert, il ne pourra plus être fermé de nouveau. La mort a été définitivement vaincue, elle n’a plus aucun pouvoir.
[1] La traduction liturgique a : « posés à plat ».