Avez-vous remarqué : les Mages, sans magie !, filent à l’anglaise ? Et pourtant, ils ne partent pas en Angleterre ! Ils ne constituent pas la figure symbolique du Brexit… ! En ce premier dimanche de l’année du Jubilé, l’exemple donné par cet évangile pourrait paraître étrange à une personne non initiée par ce que signifie l’Épiphanie, la manifestation du Salut aux nations. Est-ce un contre-exemple que cet agir des Mages adorateurs qui semblent fuir, voire manquer de courage, saisis par la difficulté du témoignage ? D’aucuns y verraient un manque de probité vis-à-vis de promesses consenties ? Feu Benoît XVI proposait trois réflexions qui nous les font mieux comprendre.
Primo, le début d’une longue procession : « Ces personnages venus d’Orient ne sont pas les derniers, mais les premiers de la grande procession de ceux qui, à travers toutes les époques de l’histoire, savent reconnaître le message de l’étoile, savent marcher sur les routes indiquées par l’Écriture Sainte et savent ainsi trouver Celui qui en apparence est faible et fragile, mais, en revanche, a le pouvoir de donner la joie la plus grande et la plus profonde au cœur de l’homme » (6 janvier 2010). À notre tour de processionner pour le Seigneur, la Vierge Marie ou les saints du Ciel en ce Jubilé 2025… !
Secundo, un acte de justice. « Selon la mentalité qui régnait à cette époque en Orient, ils représentent la reconnaissance d’une personne comme Dieu et Roi : ils font donc un acte de soumission. Ils veulent dire qu’à partir de ce moment, les donateurs appartiennent au souverain et reconnaissent son autorité » (ibid.). À notre tour, par la vertu de religion, il convient de rendre en quelque sorte justice à Dieu ! Nous acquitterons-nous de ce Jubilé proposé ?
Tertio, leur changement de direction s’explique alors : « Les Mages ne peuvent plus poursuivre leur route, ils ne peuvent plus retourner chez Hérode, ils ne peuvent plus être alliés avec ce souverain puissant et cruel. Ils ont été conduits pour toujours sur la route de l’Enfant, celle qui leur fera négliger les grands et les puissants de ce monde et les conduira à Celui qui nous attend parmi les pauvres, la route de l’amour qui seule peut transformer le monde » (ibid.). À notre tour de nous détourner de toute compromission !
Il convient de s’arrêter sur ce troisième point. Les Mages ont trouvé une autre route, sans doute plus coûteuse par le sud, au-delà de leurs intérêts humains proches… N’auraient-ils pas pu tenter un subterfuge ? Ils auraient pu dire à Hérode au retour de la grotte de Bethléem : « En passant à Bethléem, nous ne nous attendions à rien de cela, une telle pauvreté obscure ! Maintenant, tout ébahis, nous rentrons chez nous. » Hérode certes n’aurait pas été dupe en voyant leur joie ! De toute façon, plus simplement, Dieu avait adressé un songe. Et c’est cela qui compte !
Cependant, ce départ des Mages — et la violence et les morts qu’il va provoquer — est l’occasion d’une autre réflexion… Ainsi, le chrétien suit-il l’inspiration évangélique, et le chemin qu’elle indique ? Face au mal moral ? Nous sommes conscients d’un mal actuel, un mal moral. Pour cela, pas besoin d’être avertis par un songe ou un ange. Il existe la légalisation de péchés, parfois hostiles à la loi naturelle et évangélique. Et même ces péchés dits to’evôt (תּוֹעֵבֹת) (Lv 18, 28-29). À ne pas commettre… La responsabilité pèse sur tous. « Tous responsables », disait Antoine de Saint-Exupéry (Pilote de guerre, chap. 24). Bossuet constatait que l’homme, par le péché des origines, était tombé de Dieu… sur lui-même. Seul le secours divin peut nous sauver de nous-mêmes et nous ramener à Lui par Jésus-Christ et son Église.
Mais, la question demeure. Devons-nous ne pas faire attention au risque de voir la colère de ceux qui détiennent actuellement le pouvoir et qui exigent une certaine forme d’adulation ? Les critères de discernement ont été donnés depuis des années par le cardinal Joseph Ratzinger : Note doctrinale concernant certaines questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique (24/11/2002 – www.vatican.va). Est engagé, à travers ces lois éthiques, l’avenir de bien des chrétiens dans leur attachement à Jésus le Christ. Ce n’est pas ici le lieu pour donner une réponse précise sur ce qu’il convient de faire, mais ce départ furtif des Mages est l’occasion d’une réflexion évangélique au profond de notre âme.
Est-on en conscience dans la possibilité de suspendre toute action, en restant interloqués, pris par le doute qu’on n’a plus rien à faire, en nous laissant auto-persuader de l’inefficacité de nos paroles et de toutes entreprises contraires à l’air du temps ? Non. « Les raisons d’agir qui émanent du fond de l’être qui veut survivre doivent être plus fortes que les raisons de douter qui ne se rapportent qu’aux supputations de la pensée » (Gustave Thibon). Que les Mages illuminés par la vision de l’Enfant-Dieu nous donnent la force de prier, de choisir et d’agir dans la lumière, celle de l’espérance définitive ! « Contre tout espoir dans l’espérance (contra spem, in spem) ! » (Rm 4, 18)